Rencontre | Cédric Ido

À l'occasion du festival Black Movie à Genève, Le Billet a rencontré le cinéaste Cédric Ido pour son film Twaaga.

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Ido
Image droits réservés ©  Focus Features

Jeune réalisateur, acteur à ses heures perdues et dessinateur de formation, Cédric Ido est un artiste prometteur. Né en France, il part vivre au Burkina Faso à l’âge 3 ans avec ses deux parents en 1983, soit au début de la révolution menée par Thomas Sankara. La famille quitte le pays pour retourner en France, par un hasard, avant l’assassinat du président en 1987. Twaaga détaille l’ambiance d’un village au Burkina Faso pendant cette année là, à travers les yeux de Manu. Du haut de ses 8 ans, Manu observe et écoute ce qui se joue à la veille de l’événement politique qui va chambouler le pays: l’assassinat de Thomas Sankara.

Présenté à Genève à l’occasion du festival international de films indépendants Black Movie, le court-métrage va au delà de l’événement historique pour s’approcher des rêves et de la subjectivité du jeune protagoniste. Ce petit garçon indépendant aspire à devenir un super héros, semblable aux figures de bandes-dessinées qu’il adore. Malheureusement, la réalité rattrapera la rêverie innocente.

Porté par une image douce et colorée, doté de dialogues éclatants d’humour et animé par le fort caractère du protagoniste, Twaaga est un film aussi puissant que tendre.

Sur les canapés vintages du cinéma Spoutnik à Genève, le Billet a eu la chance d’interviewer Cédric Ido, personnage plein de fraîcheur et d’idées.

Propos recueillis par Sarah Imsand.

Que signifie le titre Twaaga et pourquoi ce choix?

Twaaga signifie brave, strict, sévère en Moré, l’une des langues les plus parlées au Burkina Faso. Je l’ai francisé, américanisé parce que ça ne s’écrit pas de cette manière. Il fallait que je trouve un titre qui aille avec la période que je traitais dans le film: une période de révolution qui n’a pas forcément été bien vécue par tout le monde.

Vous qui êtes né dans la banlieue parisienne et avez vécu au Burkina Faso étant petit (lors de la prise de pouvoir de Thomas Sankara) comment était-ce pour vous d’écrire le film et de rendre compte de la culture burkinabé? Je pense notamment aux relations familiales, à la langue et bien sûr à l’ambiance de la ville?

Le film est pseudo-autobiographique, j’étais moins âgé que le protagoniste à cette période. Je me suis beaucoup centré sur l’atmosphère. La révolution, quand tu es gamin, ça ne veut pas dire grand chose mais, tu sens qu’il se passe des choses dans le pays. Je n’avais pas l’idée de témoigner, au sens politique, de la grandeur d’un homme mais je voulais vraiment témoigner de mon ressenti et de ce que j’avais gardé en mémoire. Ce témoignage je l’ai fait à travers les sens, que ce soit visuellement ou au niveau des sons. Il y avait là énormément de matière. On ne voit pratiquement jamais le visage de Sankara dans le film, parce que, pour moi, Sankara c’était avant tout une voix.

Ido
Image droits réservés ©
Twaaga

En effet, dans le film on entend souvent la voix de Thomas Sankara, par ses discours à la radio ou même en voix-over. Quel rapport aviez-vous aux médias à cette période et quel souvenir en gardez-vous?

En étant gamin, je sentais que quelque chose d’important se passait. On ne pouvait pas passer à côté car le Burkina est un petit pays. C’était proche de moi, je voyais l’inquiétude des gens, leurs plaintes. Dans le film, je voulais nuancer cette période là, ne pas considérer que ce que Sankara avait fait était incroyable, mais aussi rendre compte de la manière dont les gens prenaient ces réformes, parfois de manière négative.

Par des films documentaires, notamment Capitain Thomas Sankara sorti en 2014, on comprend qu’il est devenu une figure légendaire. Pourquoi vouloir parler de cet homme dans votre film?

Je voulais en parler parce que c’est important d’avoir des symboles. Le film considère la nécessité des références, sans tomber dans la récupération. En faisant le parallèle aux personnages de comics américains, j’ai inventé le capitaine Chahut, ce personnage dessiné fictif, équivalent de Sankara. Certaines références comme Martin Luther King ou Malcom X ont été réinterprétés dans les bandes-dessinées américaines, s’il y avait des personnages pour ces héros américains, pourquoi ne pas le faire pour Sankara? Ce que je trouve intéressant dans ces figures presque mythologiques, c’est qu’elles sont à la fois divinités mais ont également des tares qui les font tomber, les ramenant plus proches des hommes.

Pourquoi cette volonté de représenter le désir d’enfant de devenir super-héros et comment l’idée d’intégrer la bande-dessinée vous est-elle venue?

À la base, je viens du dessin. J’ai réalisé tous ceux qui apparaissent dans le film avec Madd, un autre dessinateur français. Le défi c’était de trouver le meilleur moyen de représenter le rêve et je trouvais que l’imaginaire de cet enfant, centré sur la bande-dessinée, en était le meilleur. En prenant un personnage qui faisait référence aux comics américains pour personnifier Sankara, je voulais aussi jouer l’ironie de la situation de l’époque qui désirait se débarrasser de l’hégémonie occidental. L’enfant se réfère à cette culture, quelque part c’est un espèce de vol de l’imaginaire dont on est tous victimes, par la pop culture par exemple, dont il est dur de se débarrasser. Nous sommes nourris par ces codes et ce n’est pas possible de s’en défaire.

Ido
Image droits réservés ©
Twaaga

Vous prenez position et êtes critique par rapport au manque de reconnaissance des Burkinabés par les Français. Est-ce quelque chose que vous ressentez personnellement, la volonté de faire part de cette culture?

Ca vient naturellement chez moi, je trouve qu’il y a plein de belles choses à raconter là-bas qui n’ont pas encore été racontées. Mon imaginaire va un peu partout. J’ai un projet de film à Paris, dans le milieu de la coiffure africaine, au sein d’un quartier où plusieurs communautés se mélangent. C’est une partie de la ville qu’on a du mal à voir et l’idée m’est venue naturellement. Ce n’est pas pour revendiquer quelque chose qu’on ne montre pas, je trouve seulement dommage que ce ne soit pas fait. Pour moi, c’est plus la question de partager une vision qui est intéressante. Venant de plusieurs disciplines, j’ai trouvé que le cinéma était le meilleur endroit pour mélanger le tout sans avoir de frustration.

Où en est le cinéma burkinabé?

Il y a plusieurs écoles de cinéma qui se montent au Burkina Faso. D’ailleurs, la moitié de mon équipe était burkinabé. Ce sont de super techniciens. Je pense que c’est une question d’opportunités. Les financements du Burkina sont toujours durs à trouver et les réalisateurs doivent souvent en chercher à l’extérieur, ce qui prend beaucoup de temps. Pour avoir rencontrer deux ou trois réalisateurs burkinabés, je trouve qu’il y a vraiment du potentiel.

Quels sont vos futurs projets?

Je co-réalise en ce moment un film qui s’appelle Modibari. Comme je l’ai mentionné avant, il se passe à Château d’Eau à Paris, quartier où toute l’activité tourne autour de la coiffure. Il y a diverses communautés africaines là-bas mais aussi des Turcs, des Indiens, des Chinois, des Kurdes. L’intrigue se déroule dans ce milieu là. Ce sera un film choral construit avec des personnages qui gravitent autour de ce quartier.

Sarah Imsand

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