Rencontre | Yves-Noël Genod, l’intuition du vivant

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© César Vayssié, Arsenic

Le comédien et metteur en scène Yves-Noël Genod donne cette semaine un workshop à Lausanne. Fabrique de Star invite professionnels et amateurs à créer un spectacle en cinq jours, visible pour le grand public les 11 et 12 novembre au théâtre de l’Arsenic. Par chance, nous avons pu rencontrer l’artiste entre deux répétitions. De la scène à la vie, il n’y a qu’un pas. À moins que, comme dirait Gérard Depardieu, jouer soit vivre ? Voici quelques idées partagées avec un homme de scène à l’intuition déroutante.

Propos recueillis par Auriane Page

Du 6 au 12 novembre, vous donnez un workshop au théâtre de l’Arsenic intitulé Fabrique de Star. Comment se déroule-t-il ?

C’est un spectacle créé en très peu de temps – cinq jours. Cela nous oblige à aller très vite. Les interprètes doivent faire confiance à leur intuition. La première chose que l’on crée sur le plateau est celle qui reste. C’est toute la difficulté de composer en cinq jours avec des personnes qui ne se connaissent pas.

Cela semble impossible et pourtant, par miracle, le spectacle se crée.

Le titre Fabrique de Star est le thème de ce spectacle. L’idée est de jouer à être des stars, rêver à Hollywood. Il y a un mélange de comédiens aguerris et amateurs.

Dans votre création La Beauté contemporaine, le corps est mis en lumière. Dans votre dernier spectacle La recherche, présenté au théâtre de l’Arsenic, le texte illumine la scène. Quel rapport faites-vous entre les mots et le corps dans vos créations ?

© Dominique Issermann

Quand je fais des solos, cela me plaît d’avoir de grands textes parce que cela m’intéresse de travailler des mois sur un auteur comme Proust par exemple. Quand je mets en scène, j’aide les comédiens à rester vivants. Je fais en sorte que la vie circule, qu’il y ait du mouvement. J’aime beaucoup travailler avec des danseurs, des chanteurs. Il y a un défaut français qui est que les acteurs seraient désincarnés et porteraient le texte. Cette vision n’est pas présente en Angleterre ou aux États-Unis, où il s’agit véritablement de jouer avec tout le corps. Le texte n’est alors qu’une petite partie de l’ensemble. Les mots, c’est la cerise sur le gâteau du jeu.

Au vu du peu de temps que vous avez pour constituer le spectacle, il est nécessaire que les comédiens se fassent confiance. Qu’est-ce qui empêche l’acteur de suivre son instinct ?

C’est la peur. La peur du futur. Jeanne Moro disait : « Il n’y a pas de mauvais comédien. Il n’y a que des comédiens qui ont peur. » 

Il y a une partie de nous qui vit dans l’instant. Cette partie n’a pas peur du tout, car l’instant est un endroit sans menace. C’est la vie même.

J’ai lu récemment que, dans notre cerveau, un des hémisphères est dans le flux de l’expérience, dans le présent. C’est le moi expérimentateur. L’autre hémisphère, au contraire, est le moi du temps. Il raconte une histoire. C’est le moi narrateur.

Au théâtre, en tant que comédien, on cherche l’instinct. Le storytelling est déjà donné par la pièce. On doit mettre notre conscience dans l’hémisphère qui vit l’instant. Il faut qu’un acteur soit vivant. La difficulté du métier n’est pas de raconter une histoire. Ça se fait tout seul. Mais, comme notre société est beaucoup dans le storytelling, il faut essayer de retrouver un moi plus profond : celui de l’instinct, qui vit hors du temps.

Vous parlez de Jouer comme Gérard Depardieu. Est-il un bon exemple d’acteur qui réussit à vivre dans le présent selon vous ?

Gérard Depardieu est très fort pour ça. C’est la raison pour laquelle c’est un acteur de génie. Il vit dans l’instinct. Etre dans l’instinct, c’est être capable d’aller dans tous les sens. Pas seulement dans le sens de l’histoire qu’il faut raconter. Je l’ai rencontré il y a deux ans, au mois d’août, par hasard à Paris. Il m’a dit : « C’est pas facile d’être un génie ». Dans le travail, c’est facile. Mais dans la vie, c’est plus compliqué. Il y a un mystère, car souvent les génies ne sont pas heureux dans leur vie, ou ont des vies très chaotiques. Il y a une tension: sentir que l’on peut aller dans tous les sens et, en même temps, que la société est très exigeante. Le mot incertitude est très beau : le fait d’accepter que ce ne soit pas fait d’avance, que ça s’ouvre sur du présent. Ce n’est pas forcément un mal-être, c’est normalement un bien-être d’accepter de l’inconnu. Il faut que la peur se calme.

Vous pourrez voir les mises en scène d’Yves-Noël Genod au Théâtre de l’Arsenic à Lausanne les 11 et 12 novembre avec la présentation publique Fabrique de Star.