Rencontre | Arnaud Ele, photographe

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Anraud Ele. Image droits réservés ® Léonard Perché

Arnaud Ele. Si vous ne connaissez pas encore ce nom, c’est le moment de le noter. Une personnalité franche et vive, un style original, une créativité débordante se révèlent derrière ce jeune photographe de 23 ans. Mandaté au mois de février par la chaîne de magasin européenne Urban Outfitters pour une campagne publicitaire, l’artiste travaille sans relâche. Après une formation dans l’école de cinéma de Genève, il se tourne naturellement vers la photographie. Il explique que, pour lui, « l’image c’est la vérité. » C’est donc par cette envie de réel qu’Arnaud Ele va capter la nature, les regards, les montagnes, la forêt, la neige, les corps de femmes mais aussi le Cameroun dans les douces couleurs de l’argentique. Son univers frappe l’esprit par son harmonie, sa tendresse et sa véracité. Entre vidéo et photographie, ce jeune Camerounais n’a pas fini de nous faire rêver. Tout sourire, il nous a raconté son parcours, ses envies, son travail. Ce jeudi 24 mars, il fera sa première exposition en solo à L’A-T-E-L-I-E-R café-galerie à Lausanne. À ne pas manquer.

Propos recueillis par Sarah Imsand

Image droits réservés ® Arnaud Ele
Image droits réservés ® Arnaud Ele

Qu’est ce qui vous a amené à la photographie ?

 Au départ, je ne pensais pas devenir photographe. Je voulais faire plaisir à ma mère, être dans une bonne école, faire l’université. C’est une fierté au Cameroun, comme être en costume, ça signifie que tu es quelqu’un dans une société. J’ai essayé d’être cette personne là mais, chaque jour, je me disais que j’avais un problème. Je n’arrivais pas à me mettre dans les codes de cette société qui me dictait mes conduites, ma manière d’être, mes pensées, mes envies, mes désirs. J’ai commencé à vouloir changer ça. C’est en regardant des films et en rencontrant des artistes à Paris, où je me suis installé ensuite, qu’une porte s’est ouverte. Ils m’ont apporté ce côté facile des choses. Je me suis dit que je pouvais voyager sans me mettre la pression que je ressentais avant.

 J’ai fait alors une formation intensive de deux ans dans une école de cinéma à Genève. Je me suis plutôt tourné vers l’image que le son. La photographie m’a toujours attirée. Je me suis dirigé vers un cinéma du réel, qui m’a particulièrement plu dans cette formation. Au cours de ma deuxième année, j’ai dû partir au Cameroun, à la mort de mon père. En revenant ici, j’ai redémarré une autre vie, saisi cette chance pour me lancer seul.

 Déjà petit, j’étais fasciné par la possibilité de capter un instant avec un petit boîtier. Chacun a porté un argentique ou un jetable étant enfant, ça change du numérique d’aujourd’hui. D’ailleurs les anciens appareils marquent beaucoup notre génération: les vieux appareils ressortent. En ce qui me concerne, j’accepte cette évolution du numérique mais je veux garder ce lien au passé parce que je suis attaché à l’argentique. Saisir l’instant est toujours quelque chose de beau parce que tu le marques, le figes. La photographie procure une émotion directe, c’est ça que j’aime. Quand tu arrives à toucher quelqu’un par l’image, ça se passe directement. Tu vois dans ses yeux le sourire, l’émotion.

Comment travaillez-vous?

Ce que j’adore c’est m’imprégner d’une pièce. On est des cellules. Vu que notre corps peut s’adapter à toutes les situations, ça nous demande juste de faire un effort mental. Alors, quand j’arrive dans un endroit, la première chose que je regarde c’est les lumières, l’atmosphère qui se dégage du lieu. J’observe l’attitude des gens. J’essaie de me tourner vers les personnes naturelles. Le plus important pour moi c’est l’ambiance. Comme un musicien doit avoir des silences pour composer, le photographe doit capter une ambiance pour créer.

J’aime beaucoup travailler avec des appareils argentiques à pellicule. J’adore également les polaroïds parce qu’ils reproduisent les teintes de l’époque. Je travaille mes photos la nuit parce que j’aime ce moment et je peux y passer des heures.

Que voulez-vous montrer à travers vos photographies?

J’aime prendre des risques et je ne fais pas toujours les choses parfaitement. J’ai plusieurs influences d’artistes étrangers. En Suisse, on aime ce qui est propret et je voulais donner quelque chose de différents par ces influences venues d’ailleurs. J’ai voulu me diriger vers quelque chose de simple: mettre les gens et les choses qui m’entourent en valeur, leur montrer la chance qu’ils ont de vivre dans des endroits magnifiques, pour qu’ils en profitent à chaque instant. Mon style n’a jamais été quelque chose que j’ai inventé, je me suis inspiré des photographes de l’époque aussi. Aujourd’hui, ils inspirent notre génération. On a tous un potentiel dont on doit avoir conscience. La photographie est quelque chose qui nous demande de profiter de chaque instant. Elle donne une énergie positive et c’est là que se crée un réel échange.

® Image droits réservés
® Image droits réservés

La nature est très présente dans votre travail, pourquoi?

J’aime beaucoup les espaces extérieurs, les campagnes reculées, la forêt parce que c’est là qu’on se rend compte à quel point nous sommes petits et que tout est vaste. Dans les pays africains aussi, il y a beaucoup d’histoire dans les paysages. J’aime la nature parce que je suis né dans un village au Cameroun, pas loin de Yaoundé. Je me souviens devoir aller chercher de l’eau avec un bidon, même à 5 ans, devoir cultiver nos propres cacahuètes. J’ai vu des champs. Je les ai touchés. J’ai encore des cicatrices de mon enfance lorsque j’allais brûler le champ pour faire une nouvelle culture et pouvoir manger. Je suis allé à la chasse avec mes cousins et mes oncles. J’ai appris récemment que j’ai douze frères et sœurs dont je ne me souvenais plus parce que j’ai grandi ici. La nature c’est quelque chose de magnifique, qui est en train de disparaître. C’est comme l’amour aujourd’hui, on a tendance à ne pas y croire mais quand on voit deux personnes qui s’aiment sincèrement on commence à y croire. La nature émeut directement comme l’amour.

Quels sont vos endroits favoris à photographier?

Au Col du Sanetsch, il y a des nuits étoilées incroyables à travers les montagnes. Derborence en Valais est aussi un lieu d’histoires. Je suis allé dans les Grisons, au Tessin, jusqu’au Lichtenstein. La Suisse, surtout le Valais, reste un des endroits que je préfère photographier. Cet été, je suis parti avec des amis en Volkswagen et on a fait un road trip à travers la Suisse. Il en est sorti une de mes plus belles séries de photographies qui a été publiée par une grande maison d’édition berlinoise, Gestalten, dans un livre intitulé Off The Road. Je ne m’attendais pas à ce que ce projet prenne autant d’ampleur. Ca a été une aventure humaine qui m’a beaucoup apporté.

Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux, notamment Instagram, est-ce un passage obligé actuellement pour vous?

Je ne pense pas que ce soit essentiel mais c’est un outil important pour les peintres, les photographes et les autres artistes parce qu’il permet de toucher un public ciblé. Tous les magazines actuellement ont Instagram, Facebook etc. Mais je les utilise parce qu’ils me permettent d’être libre. Quand je poste une photo je peux l’effacer, en mettre une autre etc. Je suis obligé d’une manière de m’adapter, de m’en servir pour toucher rapidement une population que je ne pourrais pas atteindre autrement comme le Canada, les Etats-Unis ou d’autres villes européennes. Le problème c’est qu’il y a beaucoup de photographes en herbe qui naissent et c’est difficile de se faire un nom parmi tous ces artistes.

Image droits réservés ® Arnaud Ele
Image droits réservés ® Arnaud Ele

Qu’est-ce qui est le plus difficile en tant que jeune photographe suisse?

Le plus difficile c’est de continuer à créer. Avoir la motivation, l’envie, ne pas tomber dans la facilité, ne pas prendre la grosse tête mais aussi ne pas rester sur ses acquis. Entre photographes, il y a une transmission qui nous permet d’avancer. Le plus compliqué c’est de continuer à écrire des choses qui nous ressemblent. Ce que je cherche à travers mes photographies c’est de créer une forme de peinture par l’image. Il faut toujours être curieux. Je cherche constamment pour ne pas perdre ma créativité. Quand je crée, je suis dans une sorte d’état second. Une forme de transe par laquelle je peux exprimer colère, frustration ou même désir. Créer, pour moi, est un processus de transformation.

Comment appréhendez-vous votre première exposition en solo à L’A-T-E-L-I-E-R?

Je suis ravi mais un peu stressé parce qu’il y a beaucoup à faire et organiser. J’aime beaucoup Laure, Cybèle et Vincent. Ce sont des gens en or. On sent que ce sont aussi des créateurs. L’A-T-E-L-I-E-R est un endroit qui correspond exactement à ce que j’aime le plus. Avant de les rencontrer, j’avais fait des demandes dans des galeries lausannoises qui ont été refusées. Il y a une certaine méfiance par rapport à la photographie aujourd’hui. Pendant une semaine, je n’arrêtais pas de parler d’exposer. J’étais dans une telle énergie positive que Laure et Cybèle m’ont contacté cette semaine-là. C’est la preuve que les pensées fabriquent des choses positives. J’y crois de plus en plus. Si on désire vraiment quelque chose, il suffit de le penser.

Retrouvez ses vidéos sur https://vimeo.com/arnaudele

Ses photos sur Instagram @lostmyspirit et, surtout,

Venez boire un verre, dès 19h, ce jeudi 24 mars à L’A-T-E-L-I-E-R pour son vernissage!

Vidéo de Arnaud Ele, au Cameroun: