Le Goût d’un Pays est l’histoire de rencontres. Rencontre avec la culture québécoise, ses questionnements, ses peurs, sa richesse. Rencontre entre penseurs, Gilles Vigneault et Fred Pellerin, « deux grands au Québec, à presque trois générations d’écart »

Par cet harmonieux documentaire, Francis Legault, réalisateur et concepteur québécois, donne l’image d’un Québec qui doit réaffirmer sa culture dans un pays où la « peur de disparaître » menace les derniers francophones du Canada. À travers la métaphore du sucre d’érable, c’est de sa société qu’il parle. Portraits multiples et métissés réunis par une seule et même chose : l’amour du sirop d’érable.

Propos recueillis par Sarah Imsand

Gilles Vigneault et Fred Pellerin ® Le goût d'un Pays
Gilles Vigneault et Fred Pellerin ® Le goût d’un pays

Comment avez-vous eu l’idée du film ?

La première rencontre de Gilles Vigneault et Fred Pellerin s’est faite dans l’émission que je réalise dans laquelle deux personnes sont réunies. Leur conversation est épiée pendant deux heures, cela donne souvent des clashs ou des parentés d’esprits. La leur a duré plus de trois heures. À la fin de l’émission, ils ont parlé des sucres qu’ils faisaient les deux et ont émis l’idée de se rencontrer dans les érablières. À ce moment-là, une graine a germé dans ma tête. Pour nous, Gilles Vigneault et Fred Pellerin sont deux grands au Québec. À presque trois générations d’écart, il y a une parenté d’esprits très grande entre les deux. Je voulais graver cette image, cette rencontre-là, au temps des sucres. Pour les deux, le pays est très important, c’est comme ça que j’ai eu l’idée de faire la métaphore entre les sucres et le pays.

Cabane à sucres ®Le goût d'un pays
Cabane à sucres ®Le goût d’un pays

Comment s’est passé votre rencontre avec les autres personnages du film ?

J’ai rencontré Hermine, la pâtissière, lors d’un reportage. J’avais été touché par son témoignage parce que son érablière avait été presque totalement détruite. C’était également très important pour moi que ce ne soit pas un film uniquement avec des gens de la campagne parce que je pense que ce rêve de la nature appartient aussi aux urbains. J’ai donc demandé à ma recherchiste de trouver une famille à Montréal qui rêvait d’une cabane à sucre. Quand j’ai rencontré la famille de Simon et Maëcha, j’ai pensé que c’était des comédiens, qu’elle me faisait une blague, tellement ils étaient parfaits. Je suis tombé en amour avec eux. Je les trouve beaux, inspirants dans leur humilité, leur simplicité, leur vérité.

Roméo Bouchard ® Le goût d'un pays
Roméo Bouchard ® Le goût d’un pays

Dans le film, Fred Pellerin dit à propos de la langue québécoise qu’elle exprime «une grandeur de sentiment» et non «une pauvreté de langage». En quoi est-ce encore important de la défendre ?

La langue est le véhicule principal d’une culture. Ici ça l’a toujours été. J’ai peur, c’est aussi pour ça que j’ai voulu faire ce film. J’ai peur que dans deux générations, dans 50 ans, on ne parle plus français ici. Je trouverais ça triste. C’est très difficile de parler de langue au Québec. On en parle tout le temps mais c’est très difficile d’en parler de façon non-antagoniste, sans que des gens se sentent exclus. Dans le film, j’y suis allé sur la pointe des pieds et j’espère que ça va donner le goût aux gens de la préserver, d’y faire attention mais aussi d’aider les nouveaux arrivants à l’aimer.

Les personnages du film disent qu’ils ne veulent pas être réduits au sucre d’érable mais aiment en parler entre eux. En choisissant ce sujet très traditionnel québécois, n’aviez-vous pas peur de tomber dans le cliché ?

Je ne sais pas si mon film est cliché ou pas, c’est aux autres de le juger. Mais, dans le cliché, il y a aussi très souvent une vérité. Ça fait partie de nos traditions et je l’assume. Je trouve ça beau. Je ne sais pas si en Suisse on trouve que le gruyère est ringard mais j’espère que non parce que c’est aussi ce qui fait la beauté de la culture. Je me rappelle la première fois que j’ai mangé une fondue j’avais neuf ans, ma tante revenait d’un voyage en Suisse. Elle nous a dit qu’elle allait nous faire ce qu’on mangeait là-bas, on trouvait ça drôle parce que ça faisait des fils. Pour moi, la Suisse c’est devenu ça mais pas de façon réductrice. En revenant en Europe, j’ai demandé à mes amis de retourner en Suisse pour manger une fondue, ils ne comprenaient pas pourquoi je faisais une fixation là-dessus, mais pour moi c’était l’image qui me tentait. On a fini par manger une fondue en plein mois de juillet sous les yeux ébahis des Suisses. Je trouve ça beau les différences culturelles chez les autres alors je ne sais pas pourquoi je ne trouverais pas ça beau chez moi, chez nous.

Le sirop d'érable ®Le Goût d'un Pays
Le sirop d’érable ®Le goût d’un pays

Plusieurs «racines» sont présentes à travers les témoignages d’immigrés, que pouvez-vous dire du choix de les introduire dans le film ?

Le sirop d’érable est le fruit d’un métissage. Les amérindiens connaissaient cette sève et l’ont donnée aux européens qui avaient des chaudrons qui ont été capables de la bouillir et d’en faire du sirop. Comme le sirop, le pays va continuer à se métisser, à ajouter de nouvelles couleurs dans son tissage. Je ne pouvais pas imaginer le film sans ça. Je crois que si cette culture du Québec survit, ce sera grâce à des nouveaux arrivants. Comme l’auteure vietnamienne Kim Thúy le raconte dans le film, ils seront peut-être surpris et trouveront ça très sucré au départ, mais finiront par l’embrasser, l’aimer et apporter aussi leurs saveurs à cette culture.

Kim Thuy ®Le goût d'un pays
Kim Thuy ®Le goût d’un pays

Très beau film à voir dès le 2 décembre en salles au Cinéma Beaubien, Cinéplex Odéon Quartier Latin (Montréal), Cinéma Le Clap (Québec) et au cinéma Le Tapis rouge (Trois-Rivières) et on l’attend en Suisse !

En attendant de le voir, je vous laisse avec les paroles de Francis Legault avant la projection de la première du film aux RIDM, honoré du Prix du Public :

« J’espère que vous les aimerez autant que moi je les ai aimés ! »

Bande-annonce :