Rencontre | Andrei Cohn

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Cohn
© Sarah Imsand

C’est avec un naturel et un franc parlé remarquables qu’Andrei Cohn, réalisateur roumain, s’est présenté lors de l’interview accordée au Billet au festival Black Movie, à Genève. Il y a présenté son premier long métrage Back Home qui ébauche, en une journée, le retour d’un jeune poète roumain au succès trouble dans son village natal. Le protagoniste, Robert, est confronté à son passé de manière brutale. Après plusieurs verres de vin, bière et vodka, la vérité sur la raison de sa venue éclate et des coups de poings sont reçus. Robert est confronté à une autre réalité que celle qu’il vit dans la capitale roumaine: celle de la campagne. Ainsi, il y revoit son amour d’enfance, Paula, heureuse d’avoir investi pour la rénovation de sa salle de bain, il y boit de verres avec son ami retrouvé Petrică, qui semble las de sa vie à la campagne, et il y est accueilli très froidement par son père sévère qui ne le comprend pas.

Andrei Cohn, diplômé des beaux-arts, signe avec ce premier long-métrage un film très pictural. Les plans sont fixes et décrivent avec beaucoup de finesse le rythme quotidien de la campagne, en dehors de l’agitation et du stress de la ville. Les amis se retrouvent pour boire et parler de la vie autour de tables aux nappes colorées avant de rentrer dans leurs maisons aux couleurs bleutées. Les dialogues font ressentir le quotidien, les rêves, les questionnements mais décrivent aussi le temps irréversible du passé et le cheminement intérieur.

Faisant partie de la génération de cinéastes nées sous la dictature de Ceausescu, Andrei Cohn s’inscrit dans ce qui est nommé « la nouvelle vague roumaine ». Lors d’une table ronde intitulée « Les héritiers de Pintilie » organisée par le festival Black MovieAndrei Cohn expliquait sa volonté de représenter le vrai. Le film est un intéressant tableau de sa réalité.

Propos recueillis et traduits par Sarah Imsand

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Dans le film on ressent une opposition entre la ville, Bucarest, synonyme de réussite tandis que la campagne est ressentie comme une forme de stagnation. Que pouvez-vous en dire?

Je sais que c’est quelque chose qui ressort de mon film mais ce n’était pas vraiment mon intention. Le film fait en effet, par erreur, cette comparaison entre Bucarest et la campagne mais je ne voulais pas mettre cette comparaison sociale en avant. J’étais plus centré sur l’alchimie intérieure des personnages qui changent, on y ressent les changements de concepts stéréotypés comme les relations parentales, l’amitié ou le premier amour. Ce sont ces dimensions-là qui m’ont intéressées.

Êtes-vous, vous-mêmes, proche de cette campagne?

Non, pas vraiment. Je viens de Bucarest. Le scénario était censé se dérouler dans une partie complètement différente de la Roumanie mais le village dans le film m’est particulièrement proche parce que j’y suis allé toute mon enfance. Le nom du village signifie « le deuxième jour du mois de mai » dans ma langue. Ce qui est drôle c’est que j’y ai un très bon ami d’enfance ce qui me rapproche de l’amitié entre Robert et Petrică dans le film. J’ai déplacé l’intrigue dans le seul village que je connais parce je pense que c’est important de mettre des éléments qui nous sont familiers lorsqu’on réalise un film. Je continue à retourner dans ce village, tous les étés, et j’y revois des amis, heureusement nous ne nous battons pas et nous ne nous disputons plus pour des filles!

Vous avez choisi de faire des plans fixes, semblables à des tableaux. Cela donne au film un rythme particulier qui permet de s’arrêter plus longtemps sur les espaces simples et les dialogues. Pourquoi avoir choisi ce rythme?

D’une certaine manière, j’ai essayé de rompre avec les narrations classiques. Je pense que lorsqu’on entre dans une salle de cinéma, que les lumières s’éteignent, nous sommes obnubilés par la narration, nous suivons seulement l’histoire et nous n’avons pas le temps d’apprécier la profondeur des scènes et des dialogues. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de faire ces plans. J’ai voulu subordonner l’histoire à un niveau plus profond de l’âme. Je crois qu’un film est meilleur s’il ressemble à un portrait plutôt qu’une partie d’un mécanisme. Ce qui se dit dans mon film n’est pas forcément important mais il y a quelque chose derrière la première perception visuelle. Je l’ai fait de cette manière pour laisser de l’espace et du temps à ce second niveau de lecture du film.

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Quant aux femmes dans le film, elles semblent souvent soumises, même si elles réagissent parfois à leur condition. Pourriez-vous expliquer cette place des femmes? Est-ce une réalité?

Le film représente une société primitive, c’est sûr. Mais j’espère vraiment ne pas avoir condamner les femmes dans le film. Je les soutiens. Par exemple, Paula, l’amour de jeunesse du personnage principal Robert, lui demande de partir lorsqu’il veut coucher avec elle, cette scène n’était pas écrite dans le scénario original. Je l’ai ajoutée parce que j’ai des sentiments pour ces personnages féminins.

Quelle est la place du cinéma en Roumanie? Dans la campagne?

C’est terrible, il n’y a pas de place pour le cinéma dans la campagne. Simplement parce qu’il n’y a pas de salles de cinéma malheureusement. En plus de ça, à Bucarest, les anciens cinémas qui projetaient des films artistiques ou d’auteurs ont été fermés. Aujourd’hui, les cinémas sont dans les grands magasins en ville. Dans la campagne, le cinéma n’existe pas par contre. Il y a seulement la télévision qui est soumise à l’audience et à la publicité. Mon film a été vu en Roumanie mais il est difficile de savoir réellement ce que le public en a pensé. Les gens qui ont aimés sont venus m’en parler mais les autres n’ont probablement pas osés venir me dire le contraire.

Pour votre premier long métrage en Roumanie, comment s’est passé le tournage?

J’y ai déjà tourné des courts-métrages mais c’est une expérience incomparable. Je pensais que ça serait simplement plus long mais c’était complètement différent. Il n’y a rien de nouveau à dire que le tournage a été problématique : il n’y avait pas assez de monde, pas assez de jours de tournage etc.

Le scénario a été écrit par Mimi Brănescu. Qu’appréciiez-vous le plus dans le protagoniste, Robert?

C’est un personnage ambigu qui est pris au piège entre des murs et des décisions, comme l’est chacun de nous qui devons faire face à ces moments dans la vie. En plus de ça, je suis proche du personnage, au niveau de l’âge, et je crois que c’est important de se confronter à ses peurs et de comprendre ce qui se cache derrière.

Sarah Imsand

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