Rencontre | Mai Masri pour 3000 nuits

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Image droits réservés © Orjouane Prods

Mai Masri a présenté sa première fiction 3000 nuits au Festival et Forum du Film sur les Droits humain à Genève. Née à Amman d’un père palestinien et d’une mère américaine, Mai Masri est une documentariste renommée pour son travail pendant et après la guerre civile libanaise (Beirut Diaries, War Generation) ainsi que pendant différents événements du conflit israélo-palestinien (Children of Shatila, Frontiers of Dreams and Fears).

Aussi intelligent et sensible que ses documentaires, 3000 nuits raconte l’histoire de Layal, une jeune femme enfermée dans une prison israélienne, qui décide d’accoucher et d’élever son enfant entre ces quatre murs. Une métaphore sur l’occupation, la résistance, la lutte pour la dignité mais surtout sur les moyens d’évasion créés lorsque les espaces de liberté n’existent plus. Le Billet a eu la chance de rencontrer Mai Masri qui nous a raconté l’histoire du tournage, de son film mais également celle de la force du cinéma en Palestine.

Propos recueillis et traduits par Milena Pellegrini.

Mai Masri et Maisa Abd Elhadi au FIFDH © Marie de Lutz
Mai Masri et Maisa Abd Elhadi au FIFDH © Marie de Lutz

Comment avez-vous construit l’histoire de 3000 nuits?

Tout a commencé avec une vraie histoire que j’ai entendu il y a quelques années. J’ai rencontré une femme qui a eu un enfant en prison. Lorsque j’ai pris connaissance de cette histoire j’ai été très touchée et émue. Premièrement, par les conditions dans lesquelles cette femme a dû accoucher, c’est-à-dire en étant attachée à un lit. Ensuite, l’idée d’élever un enfant en prison était fascinante. L’idée de créer un univers pour l’enfant, qui n’a jamais vu le monde extérieur, était fascinante et dans un sens, cette communauté de femmes sont toutes devenues mère. J’ai alors commencé à faire des interviews avec d’autres prisonnières. L’histoire s’est construite lentement mais est basée sur des faits réels.

Ces femmes inventent des moyens de résistance très créatifs. Sont-ils des moyens réellement utilisés? (par exemple : arrêter de faire à manger pour leurs gardes)

Tout est inspiré par des histoires vraies. J’ai essayé de pénétrer leur imagination. La résistance est fortement liée au fait de réussir à conserver sa propre humanité. Beaucoup d’aspects étaient très intéressants comme par exemple les relations entre des femmes palestiniennes et israéliennes se trouvant dans la même prison. J’ai appris des choses que je ne connaissais pas auparavant. La prison est un symbole fort: être dans un même endroit, cloisonnées ensemble, résume beaucoup d’une situation plus générale. Cela m’a fasciné et je me suis rendue compte qu’il n’existait pas de fiction sur ce sujet.

Comment avez-vous travaillé avec les actrices afin de leur transmettre ce que vous avez appris pendant vos recherches et vos interviews?

Premièrement, nous avons filmé dans une vraie prison. Le lieu de tournage était très important afin de rendre la situation plus réelle pour les actrices. De plus, elles étaient très proches du sujet : la plupart sont Palestiniennes, certaines ont elles-mêmes vécu l’expérience de la prison où ont des membres de leur famille qui l’ont vécu. C’était également valable pour certains membres de l’équipe de tournage qui ont été eux-mêmes prisonniers. Nous avons travaillé ensemble sur les personnages, nous les avons construit et imaginé avant le tournage. Elles ont également fait leur propre recherche et ont rencontré des anciennes prisonnières. Par exemple : Maisa (qui incarne le rôle de Layal) a rencontré cette femmes qui a eu un enfant en prison. C’est un sujet puissant pour les Palestiniens et ce film était un challenge.

Image droits réservés © Orjouane Prods
Image droits réservés © Orjouane Prods

Vous avez réalisé beaucoup de documentaires. Pourquoi choisir de faire une fiction cette fois-ci? Quelles sont les principales différences dans le processus de création entre fiction et documentaire?

J’ai fait une fiction, car les personnages de cette histoire, qui a eu lieu dans les années 80, sont plus âgés maintenant. Je voulais faire revivre cette histoire. Je ne voulais pas en parler, je voulais la recréer sous la forme d’un drame. À travers la fiction cela devient possible. Les documentaires sont une expérience puissante et c’est à travers eux que j’ai appris la vie. Il faut beaucoup d’expérience humaine pour faire une fiction et je l’ai acquise à travers mes documentaires.

La principale différence dans le processus de création est le temps de préparation avant le tournage. Il existe très peu de place pour la chance dans une fiction : il faut tout écrire et planifier à cause du temps de tournage limité. Cependant, la fiction laisse aussi un énorme espace pour la créativité et l’improvisation. Pendant le tournage, des choses imprévues se passent et il faut être capable de saisir le moment. Mon expérience en tant que réalisatrice de documentaires m’a appris ça: être rapide et saisir le moment même s’il est en dehors du script. Tourner avec un enfant est un très bonne exemple car vous ne pouvez pas diriger un enfant de 2 ans. il faut être capable de capturer certains moments et de répéter des scènes. Finalement, je ne pense pas qu’il y aie une énorme différence, c’est une continuation.

Comment s’est déroulé le tournage avec l’enfant? Pour vous mais aussi pour lui : être entouré de toutes ces personnes qu’il ne connaissait pas…

Nous l’avons amené sur place avant le tournage pour qu’il s’habitue à la prison et à sa mère, Layla. Tout le monde jouait avec lui et cela lui faisait plaisir. Lorsque nous avons commencé à tourner dans la prison, cela n’était pas facile car c’est un espace très oppressant. Il s’était habitué à nous mais à la fois nous devions nous adapter à son rythme. Il devait dormir. Nous arrêtions de tourner lorsqu’il voulait faire une sieste. Le caméraman a eu l’idée de mettre un drap noir sur la caméra avec un trou minuscule afin qu’il ne la remarque pas. Parfois il réagissait comme si les choses étaient réels. C’était fantastiques. J’adore travailler avec les enfants, d’ailleurs les personnages centraux de mes documentaires sont toujours des enfants.

Image droits réservés © Gilles Porte et Samuel Lahu Retrouvez leurs images du tournage à Amman ici : http://www.afcinema.com/Two-Pictures-a-Day-in-Amman-9435.html
Image droits réservés © Gilles Porte et Samuel Lahu
Retrouvez leurs images du tournage à Amman ici : http://www.afcinema.com/Two-Pictures-a-Day-in-Amman-9435.html

Les femmes, leur solidarité, leur résistance mais aussi leur indépendance sont au centre de l’histoire. Souhaitiez-vous inverser en quelque sorte, l’image de la femme passive qui attend que son mari ou son fils revienne où soit libéré de prison? Une figure qui est parfois présente dans les films palestiniens et libanais.

Ce que j’ai essayé de montrer est réel. Je ne pensais pas forcément à des thèmes au préalable, j’essayais simplement de dépeindre la réalité. Les femmes prisonnières sont devenus fortes à cause de leur expérience et beaucoup d’entre elles faisaient partie de la résistance auparavant. En prison, elles souffrent beaucoup socialement et c’est une dimension que l’on ne voit pas souvent dans les films palestiniens. La prison les rend forte et elles travaillent même à s’éduquer les unes les autres. Elles lisent et font des leçons pour les plus jeunes filles. J’ai essayé de le montrer dans le film mais en réalité c’est encore plus fort. Ces jeunes femmes sortent de prison et c’est comme si elles avaient suivi l’université. C’est la réalité et c’est important de montrer des femmes fortes car c’est quelque chose que les gens ne réalisent pas forcément. En Occident, il existe l’idée que les femmes arabes sont passives, et dans le cas palestiniens ce n’est pas du tout vrai. Les femmes sont membres de la résistance. Il y a toujours beaucoup à faire mais les acquis sont nombreux justement grâce aux luttes qu’elles ont dû mener.

Le film a-t-il été projeté en Israel?

Il est en train d’y être projeté en ce moment. Beaucoup de Palestiniens et d’Israéliens l’ont vu et j’étais très contente de recevoir des réactions. Une d’entre elles venait d’un médecin Israélien qui est allé voir le film à Jerusalem la semaine passé. Il n’est pas engagé politiquement et n’avait jamais vu de films palestiniens auparavant. Il était impressionné: par la force de ces femmes, par l’esprit et la brutalité de l’occupation. Lorsqu’il est sorti de la projection, il se sentait honteux de marcher dans la rue, d’entendre la police israélienne appeler les résistants palestiniens comme des terroristes. Pour moi c’est très positif de pouvoir atteindre des personnes qui ne sont pas au courant. Le film est toujours en salle et il y aura beaucoup de discussions et de débats. Au final, c’est là où les solutions doivent commencer. Les gens doivent commencer à être plus engagés, plus conscients et prendre des responsabilités. On ne peut pas fermer les yeux.

Image droits réservés © Gilles Porte et Samuel Lahu
Image droits réservés © Gilles Porte et Samuel Lahu

Il n’y a presque pas de structures cinématographiques en Palestine et la production dépend des aides étrangères. Est-ce un problème? Qu’en pensez-vous?

En Palestine, il n’y a pas d’infrastructures mais beaucoup de films sont réalisés, c’est remarquable. Des fictions, documentaires, des films expérimentaux, des films d’animation sont fait avec de très petits budgets. Les coproductions sont une bonne chose mais il est aussi possible de réunir des fonds localement. Ce n’est pas évident, mais cela fait partie du processus et ce n’est pas uniquement comme ça en Palestine.

Chercher des financements à l’extérieur est une bonne chose car vous gagnez en visibilité. Avoir des producteurs européens est positif car vous pouvez viser une audience internationale. Mais le problème apparaît lorsque vous devenez dépendant. Il faut créer une balance saine, sans compromettre ses idées. Si vous devez recevoir de l’argent et compromettre vos idées, ce n’est pas acceptable.

Dans les pays sous occupation, c’est encore plus compliqué: il faut réunir les fonds mais il faut également pouvoir filmer. Il n’y a pas de liberté de mouvement : les personnes ne peuvent pas traverser les checkpoints. Si vous avez une carte d’identité palestinienne vous ne pouvez pas vous rendre à Jérusalem.

Si vous deviez choisir une scène, un moment pendant le tournage, lequel serait-il ?

Il y a plusieurs moments. Quand l’oiseau devant réel, c’était un moment magique, nous ne savions pas à quoi nous attendre. Mais un moment très fort fut la scène où Jamila, la jeune prisonnière, est tuée. Sa soeur, qui est ma fille d’ailleurs, réagit de façon très forte. Elle s’est sentie comme si c’était sa vraie soeur. Elle se ressemblait beaucoup. Tout le monde pleurait sur le set. C’était authentique : elle n’était pas en train de jouer, elle était vraiment dévastée. C’est une scène très puissante et c’était très puissant de la filmer.

Bande annonce:

Version originale

How did you build the story of 3000 nights ?

It started with a real story that I heard several years before. I met a woman who had a child in prison. When I heard that story I was really touched and moved. First, because of the conditions in which she gave birth ; being chained to the bed. Then, the idea of raising a child behind bars was fascinating. This community of women all became mothers in a sense and the idea of creating a world for the child who has never seen the world was fascinating. I started doing interviews with other prisoners. I built the film slowly but all based on real stories.

These women find really creative ways to resist in prison. Are these ways of resistance real?

It’s all inspired by real stories. I tried to get inside of their imagination. Resisting has a lot to do with being able to hold on to your humanity. There are a lot of issues I found interesting for example the relationships between Israeli and Palestinian prisoners which are in the same prison. I discovered a lot of things I didn’t know before. The prison is such a strong symbol : Being in one location summaries a lot of the situation. I found that fascinating, and I realized there were no other fiction film made about women in Israeli prisons.

How did you work with the actresses to transmit everything you learnt during your research and the interviews ?

First of all, we filmed in a real prison. The location was important for making it more real for the actors. They are really close to the subject matter. Most are Palestinians and experienced life in a prison themselves, or some members of their family was in prison. Several actors have this kind of connection to prison. Some people of my crew were actual prisoners. We worked on the characters together, we build up the characters and imagined them before shooting. They also did their own research and they met with some of the actual prisoners. Marisa, for exemple, met a women who had a child in prison. It’s a powerful theme for Palestinians and that was a challenge.

You directed a lot of documentaries, why choose fiction this time ? And what’s the main differences in the creative process of making a documentary?

I made a fiction film because the real characters of this story, which took place in the 80s’, are much older now. I wanted to bring back the story to life. I didn’t want to speak about it, I wanted to recreate it, dramatically. With fiction you can do that. Documentaries are powerful and that is how I learnt about life. You need a lot of human experience to be able to do a fiction and I learnt that through my documentaries.

The main difference is the preparation that goes in fiction before the actual shooting. You can’t leave a lot to chance and you have to write and plan every scenes because of the short time of shooting. At the same time, in fiction I let myself the space for creativity and improvisation. During scenes things happened and you have to be able to capture the moment. My documentary experiences gave me that : being quick and grabbing the moment even if it’s outside of the script. Working with the child was a good example because you can’t direct a 2 year old child. You have to be ready to capture the moment and repeat scenes. He didn’t know it was a movie and he react as it was real. At the end, I don’t feel there is a huge difference for me, it’s a continuation. 

How was the experience of filming a child ? For you and for him, being among these people he didn’t know…

We brought him before the shooting to get used to the prison and to his mother, Layla. Everyone was playing with him and he was enjoying it. When we started shooting inside of the prison, it wasn’t easy because it’s a very oppressive place. He was used to us and at the same time we had to fallow his pattern. He has to sleep. We would stop shooting when he wanted to take a nap. The cameraman had the idea of putting a black sheet covering the camera so he wouldn’t notice the camera. Sometimes he was reacting like it was real. He was fascinated by the bird. When she was telling stories he was enjoying it as a real child. It was great. I like working with children and in my documentaries all main characters are children.

Women, their solidarity and resistance are at the center of the movie. Did you want to reverse the figure of the woman waiting for his son or husband to come back or to go out from prison, which is often present in Palestinian or Lebanese movies ?

I was not thinking about themes, I was trying to depict reality. Women prisoners become strong because of their experience and a lot of them were active in the resistance before they were in prison. But in prison they suffer socially a lot, and that is something you don’t see a lot in Palestinian films. Prison makes them very strong and they work on educating each other and I tried to show in the film but it’s even more developed in reality. They read, they have lesson for young girls. They come out of prison and it’s like they had university education. This is very real and this is important to show images of women who are strong. This is something not many people realize.

Maybe in the West there is the idea that Arab women are passive and in the Palestinian contexte that is not true at all. The women are part of the resistance, there is still a lot to achieve but there are a lot of achievements because of the struggle they have been through.

Was the movie screened in Israel?

Now it’s been screened all over. Many Palestinians and Israeli saw it and I was really happy to get some reactions. One of them was an israeli doctor who went to see the movie in Jerusalem last week. He is someone who has never seen palestinians films, he is not political. He was really amazed : by the strength of the women, by the spirit and by the brutality of occupation. He said that when he came out, he felt ashamed walking on the street, seeing the Israeli calling the resistants « terrorists ». To me, being able to reach people who don’t know anything about the situation and being able to affect them it’s very positive. The film is still showing and there will be a lot of discussions and dialogue. In the end, this is where the solutions have to start. People need to become more engaged and aware and take more responsibility. You can’t shut your eyes.

There are not a lot of cinematographic infrastructures in Palestine and production depend on foreign support, especially on french aid. What do you think about it? Is it a problem?

In Palestine there is no infrastructure, but a lot of films are coming out, it’s remarkable ; fictions, documentaries, experimental films, animations with very little means and not much funding. Some fictions are coproductions and I think it’s good to have coproduction but at the same time, trying to raise funds locally it’s possible. It’s not easy from private sources. There are few funds but not a lot. It’s a problem but it’s part of the process and it’s not only in Palestine. In countries under occupation it’s even harder because it’s not only about raising money, it’s about being able to shoot. There is no freedom of movement, people can’t even cross the checkpoint. If you have a Palestinian ID you can’t go to Jerusalem.

Having to look outside to raise funds is good in a way because you have more exposure ; when you have european co-producers it’s good. You can target a worldwide audience. But at the same time, the problem is when you become too dependent. You have to create a healthy balance, without compromising your ideas. If you have to take money and compromise your ideas, it’s not acceptable.

If you had to choose one scene, one moment during the shooting of the movie, which one would it be ?

There are different moments. When the bird become a lively bird. It was a magical moment because we didn’t know what to except, that was strong. But a very strong moment is the scene when Jamila, the young prisoner is killed. Her sister, who is my daughter by the way, reacts really emotionally. She felt like it was her real sister. They look alike actually. Everyone was crying on the set. And it was rough, she was not acting, it was real and she was devastated. It’s a real powerful scene and it was powerful to film it!

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Diplômée en Etudes du développement international, je rejoins l'équipe du Billet en janvier 2015. Films engagés, indépendants, je suis à la recherche d'un cinéma qui perturbe le sens commun et heurte la banalité. Parallèlement, je travaille sur différentes recherches académiques sur le cinéma et la mémoire ainsi qu'au sein du bureau du festival Cully Jazz.