Rencontre avec Jan Gassmann | « Europe, She Loves » et la politique de l’amour

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Le cinéaste zurichois, Jan Gassmann, accompagné de son équipe technique, a parcouru 20’000 kilomètres en bus pour y découvrir la politique de l’amour. De Dublin, à Séville, à Thessalonique et à Tallinn, Europe, She Loves dresse le portrait intime de quatre couples qui construisent, déconstruisent et ajustent leur relation dans un continent en crise sociale et politique profonde. Après avoir réalisé un épisode de Heimatland, Jan Gassmann s’est immergé dans sa propre génération pour y documenter l’intimité de la politique et la politique de l’intimité.

À deux derrière une caméra, pour ne jamais être plus nombreux que le couple, Jan et Ramon Giger ont réussi à saisir les moments les plus personnels d’une vie à deux. Pour accompagner ces images  d’évasion, la bande-originale a été signée par David Wenngren (Library Tape). Lui et le cinéaste ne se sont rencontrés que lors de la première du documentaire à la Berlinale, après de longues discussions sur skype. Un montage de trois ans, une première dans la section Panorama de Berlin et Jan Gassmann livre dans nos salles romandes Europe, She Loves, un véritable hymne à l’extraordinaire du quotidien.

Retrouvez le film tout le mois de novembre au CityClub à Pully.

Propos recueillis par Milena Pellegrini.

Raconte-moi la genèse du film?

J’avais le désir de faire un film rapidement, dans le moment et de ne pas toujours attendre pour les financements. Le film vient aussi d’une discussion avec un autre réalisateur qui m’a dit que filmer l’amour dans un documentaire n’était pas possible. Selon lui, les gens peuvent parler d’amour, mais on ne peut pas le voir. Ca m’a énervé, car toute la musique, toute la fiction sont basées sur l’amour et dans les documentaires il est absent. Je voulais alors savoir si c’était possible.

Ensuite, avec la situation socio-politique de l’Europe, c’était important pour moi de voir comment allaient les gens dans ces pays. Est-ce qu’ils existent toujours? Dans les médias allemands et suisses-allemands, il y a eu beaucoup de reportages sur cette génération et ensuite tout a disparu du champ médiatique. Moi ça a continué à m’intéresser et on est partis.

Comment as-tu choisi les couples qui apparaissent à l’écran? Et les villes?

Un jour quelqu’un m’a dit que dans une photographie, les choses qui sont le plus en focus sont les marges. Donc l’idée était d’aller vraiment dans l’Est, de voir toutes les influences qui s’y trouvent. Par exemple, Thessalonique a longtemps été une ville turque et Tallinn compte 50% d’habitants  russes. Ces villes ont beaucoup d’influence du Sud et Dublin est une ville très liée à l’Amérique. De plus, je n’étais jamais allé dans ces villes. Je voulais découvrir l’Europe et pas seulement aller à Berlin et Barcelone et montrer ce que je connaissais d’elles. Je voulais aller dans des villes qui sont moins présentes dans les médias.

J’avais quelques numéros de téléphones et on a fait des annonces dans les journaux, mais ça n’a pas bien marché. On a rencontré des gens en buvant des bières. On a rencontré environ 100 couples. Ceux qui sont dans le film sont des gens dont je savais qu’ils allaient être assez ouverts à faire le film avec moi. Certains couples étaient thématiquement plus intéressants, mais certaines personnes n’allaient pas me laisser entrer dans leur intimité.

Image droits réservés 2:1 Film GmbH

Le degré d’intimité que tu réussis à saisir est impressionnant: dans les scènes où les couples ont des relations sexuelles, mais surtout, je pense, dans des scènes de disputes, de discussions où les personnes se livrent l’une à l’autre. Comment es-tu rentré dans cette intimité?

C’est difficile à dire. Je pense, comme toi, que les moments sexuels, où l’on voit les corps, ne sont pas les moments les plus intenses. Mais du moment où ils avaient montré leur corps, cela a libéré beaucoup de choses dans leur tête. Le corps, on le protège très longtemps et du moment où on le montre, les discussions sur le passé, sur les difficultés de la vie sont plus faciles à extérioriser.

En plus, j’ai le même âge que les couples. On s’est sentis comme chez des amis et je n’ai pas eu le sentiment de filmer quelque chose de très exotique. Je dois avouer qu’à certains moments, on n’a pas vécu les choses autant intensément qu’en regardant les images. Les événements étaient plus naturels sur le moment même.

Quels éléments sont mis en scène? Certains critiques ont réellement pensé que Europe, She Loves était une fiction et t’ont demandé comment tu avais écrit les dialogues…

Pas beaucoup. On a tourné du matin au soir et lors du tournage, on a récolté énormément d’images. Le montage était un choix important, on était très stricts. La fiction est dans le montage alors que le documentaire était dans le tournage. C’est ce qui crée cette ambivalence. L’amour n’est pas quelque chose de présent dans les documentaires et on le connecte avec la fiction. Beaucoup de choses que j’avais planifiées de filmer ne sont pas dans le documentaire, car la réalité dépassait souvent la fiction. De mettre le film dans une boîte ce n’est pas très important, mais lorsque j’ai vu le film, j’ai compris l’envie et le besoin des spectateurs de savoir ce qui s’est passé pendant le tournage.

Le chaos est présent partout. Le chaos politique entre dans l’intimité et le chaos est également présent dans les couples…

La politique au niveau macro a une influence sur une relation, surtout si on pense en termes  d’émigration et de chômage. Lorsqu’on perd tout, et que l’on n’a plus la possibilité d’avoir un but, on s’attache plus fort à l’amour, c’est gratuit. L’idée au commencement était de montrer comment « the nation of two », un couple qui est en quelque sorte une mini nation, pouvait fonctionner. C’est pour cela que j’ai filmé des relations sexuelles, car pour moi les corps ont un langage particulier. Mais j’ai compris que les gens sont assez choqués par ces scènes.

Ce qui m’énerve dans la politique aujourd’hui, c’est qu’elle est très médiatisée et on la laisse dans cette sphère. On ne laisse plus la politique entrer dans sa vie privée car c’est trop douloureux.

Des lois sont votées, mais on peut éteindre notre laptop et on n’étend plus rien. Pour moi, c’était important de dire que la politique est privée et qu’elle doit prendre une place dans notre vie.

As-tu toujours des contacts avec les couples?

Le couple de Grèce est venu pour la sortie et ils sont à nouveau ensemble. Elle est partie en Italie, mais après une année, elle s’est rendue compte que c’était la même chose qu’en Grèce. Elle pense aller à Athènes maintenant. En Estonie, ils sont toujours ensemble. À Dublin ils se sont séparés deux mois après le film. Elle va beaucoup mieux. Il est retourné vivre dans la rue, mais maintenant il a un appartement. À Seville, ils se sont séparés car elle est allée à Barcelona et lui est resté à Séville. Ils sont tous venus à Berlin pour la première et c’était très drôle d’avoir les 8 personnes dans le même espace! Pour moi ils étaient tellement liés aux couleurs de leur ville et là ils se sont retrouvés dans une Berlin bleue, hivernale.

Pourquoi Europe, SHE loves?

Depuis le début, j’ai pensé à l’Europe comme un personnage féminin. Mais en faisant le film c’est devenu de plus en plus clair que ce sont les femmes qui sont dans le mouvement, qui sont beaucoup plus flexibles. Les hommes, quand il n’y a pas d’issue, ils sont très paralysés. Pour moi, l’Europe, les Femmes cherchent un chemin dans cette crise.

Bande-annonce: 

https://www.youtube.com/watch?v=_wdq8NTZ4tw

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Diplômée en Etudes du développement international, je rejoins l'équipe du Billet en janvier 2015. Films engagés, indépendants, je suis à la recherche d'un cinéma qui perturbe le sens commun et heurte la banalité. Parallèlement, je travaille sur différentes recherches académiques sur le cinéma et la mémoire ainsi qu'au sein du bureau du festival Cully Jazz.