Entretien : Tahar Rahim

0
1526
Tahar Rahim / chloebriand.blogspot.com

Nous avons eu l’immense honneur de rencontrer Tahar Rahim à Venise. Le Français était venu présenter le film The Cut dans lequel il tient le rôle principal.

L’acteur, connu pour ses rôles dans Le Passé, Un prophète ou encore Grand Central, est un des acteurs les plus talentueux de sa génération. En 2014, sa popularité est devenue encore plus forte après son rôle dans Samba, la dernière oeuvre du duo Toledano/Nakache. Une popularité qui n’est que justice au vu de ses excellentes prestations.

C’est donc avec un immense plaisir que nous avons pu nous entretenir avec Tahar Rahim.

TR : Tahar Rahim
AJ : Autres journalistes
SP : Sven Papaux

AJ : Que pensez-vous de la polémique qui touche le film?

Tahar Rahim : Je suis un acteur, c’est mon job. Il y a trois raisons qui m’ont poussé à le faire : le scénario, le caractère et le réalisateur. Ce sont ces trois raisons qui m’ont convaincu d’endosser ce rôle. Vous savez, la polémique, c’est rien que de la polémique. Aujourd’hui, Fatih Akin m’a dit que les journalistes turques ont indiqué que ce film devait exister, c’est bien non? Ce film réunit les turques et les arméniens, c’est tout!

AJ : Le challenge était compliqué de jouer un arménien, un père de famille ou encore un chrétien?

TR : C’est toujours un challenge de jouer quelqu’un d’autre que soi. Le rôle est tout à l’opposé de ma personnalité. J’aime parler, j’aime bouger, je ne suis pas chrétien, je ne suis pas père de famille, mais la chose la plus compliquée était de décrire et de comprendre un homme muet. Alors, j’ai rencontré deux types de personnes muettes. Une personne qui est née muette et une autre personne qui a perdu l’usage de sa voix après une opération. Donc, la première personne me dit : « on va essayer de parler ensemble et on oublie les signes ». Elle me fait raconter une histoire et je lui raconte une histoire à mon tour. Et nous avons fait ça durant deux jours sans faire de signes et je comprenais tout ce qu’elle me disait par les yeux. Les yeux parlaient mais pas le corps. La sensibilité, l’humeur faisaient interaction. Ensuite, la seconde personne muette me faisait penser à un volcan, il brûlait à l’intérieur et dès qu’il perdait le contrôle, le corps bougeait.

AJ : Votre rôle de personne muette est un peu la métaphore du peuple arménien à cette époque?

TR : C’est exactement ça, vous marquez un point…

« Le rôle est tout à l’opposé de ma personnalité. J’aime parler, j’aime bouger, je ne suis pas chrétien, je ne suis pas père de famille. »

AJ : Quel était le plus grand challenge? De jouer un muet ou bien autre chose?

TR : Jouer un muet était une chose difficile. Mais d’autres choses l’étaient tout autant, comme jouer le traumatisme de cet homme. Comment savoir et jouer un homme qui a perdu sa famille, de voir son frère mourir, assassiné devant lui, et vivre comme un nomade. Ce n’est pas facile de comprendre ces émotions pour moi, et surtout de les jouer.

AJ : Votre rôle tend vers des rôles du temps de Charlie Chaplin. Vous êtes-vous inspirés des rôles de Chaplin?

TR : Oui, j’ai regardé plusieurs films de Chaplin et de Sergio Leone. Je m’en suis inspiré pour me donner un exemple.

AJ : Parlez-nous de votre métier dans le film.

TR : Ah, le dinandier? (ndlr : le travailleur du cuivre) La première chose que l’on aperçoit du film, ce sont des ciseaux. Et des ciseaux servent à découper. Le titre représente son travail, mais aussi l’entaille sur sa gorge comme la blessure sur sa nation et sur ses racines.

AJ : À quel point pensez-vous que cette période historiques se reflète dans les problèmes et conflits d’aujourd’hui? Croyez-vous que ce film, en plus de nous éclairer sur ce qui se passa à l’époque, peut faire passer un message dans d’autres pays?

TR : J’espère que des personnes et des pays en seront émus. Que tout le monde prenne conscience de ce qui arrive aujourd’hui dans le monde, ce qui arriva jadis et qui peut se reproduire demain. J’espère donc que ce sera une leçon.

AJ : Mais l’être humain n’a donc pas de mémoire. Nous répétons constamment les mêmes erreurs et horreurs.

TR : Et c’est pour cela que nous devons produire des films pour toujours le rappeler! Nous ne sommes pas des politiciens. J’ai ma propre couleur politique, mais c’est mon opinion personnelle. Je la garde pour moi. Ce n’est pas mon travail de parler politique. Les films, les images, la musique parlent mieux.

AJ : J’ai peur que nous, les journalistes dans ces festivals, nous comprenons cela. Le problème est que cette pensée devrait venir des personnes au pouvoir.

TR : Je l’espère! Et nous nous devons d’essayer. Ce film se doit d’être vu. Et j’ai l’impression que la projection fut bien accueillie par le public, avec une bonne réaction. Peut-être cela aura un impact si les gens sont ainsi émus. Même un peu.

AJ : Combien de temps le tournage a duré?

TR : Quatre mois, avec les voyages, etc..

« Et c’est pour [prendre conscience] que nous devons produire des films pour toujours rappeler [les horreurs]! Nous ne sommes pas des politiciens. »

AJ : Quelles sont vos attentes avec ce film ?



TR : Que les gens aillent le voir, tout d’abord, et j’espère que les gens vont comprendre, voir ce qu’il s’est passé. Le cinéma est pédagogique, il est fait pour ça.

AJ : Vous savez quand le film sortira ?

TR : Il sortira en janvier en France et en octobre en Allemagne.

AJ : Et en Turquie?

TR : Je ne sais pas encore.

SP : Et en Suisse ?

TR : Je ne sais pas du tout, comme la France si je ne m’abuse. (ndlr : il sortit le 16.10.2014 en Suisse Allemande)

AJ : Vous redoutez la sortie du film en Allemagne, sachant que beaucoup de turcs y vivent et que le film dépeint un portrait peu glorieux de la Turquie?

TR : Non, les réactions de la presse turque sont bonnes. Les turcs sont prêts maintenant. Je lui fais confiance, comme je ne suis pas de nationalité turc. C’est un film sur l’espérance, un film humain, sur la culture et l’histoire.

AJ : Le nom de votre personnage, Nazaret, vient du scénario ou c’est vous qui avez choisi ce nom?

TR : Non, non, c’était bien dans le scénario, je suis juste l’acteur.

AJ : Vous vous êtes posés des questions à propos du nom du personnage?

TR : Non, j’ai compris la métaphore. Il traverse le désert, il est confronté à des épreuves, il a une mission, cette mission est de retrouver sa famille.

AJ : Vous allez travailler sur d’autres projets, prochainement?

TR : J’ai deux comédies qui vont sortir, cette année. Samba d’Olivier Nakache et Eric Toledano et Le père Noël d’Alexandre Coffre.

AJ : Vous vous dirigez dans des rôles comiques alors que vous êtes connu pour des rôles dramatiques. Vous cherchez à vous diversifier?

TR : Pour Samba, Olivier et Eric (les réalisateurs) me connaissent dans ma vie privée et m’ont encouragé à me lancer dans leur projet.

SP : N’avez-vous pas peur des nationalistes turcs?

TR : Non, je n’ai vraiment pas peur. Je ne pense pas que les gens soient dingues à ce point pour venir te tuer pour un film. Les gens, ils aboient, et aujourd’hui les réseaux sociaux attisent cette polémique. Donc non, ça ne me fait pas plus peur que ça. C’était il y a cent ans, quand même.

SP : Vous savez que les turcs sont très pointilleux sur l’histoire de ce génocide?

TR : Au vu des réactions, j’ai été surpris, le film est mieux passé que prévu, tant mieux!

SP : Pensez-vous que le rôle que vous interprétez dans Le passé ressemble à celui que vous jouez dans The Cut ?

TR : Non, je fais appel à des sentiments similaires mais pour The Cut, c’est pire.

SP : Et Samba, le tournage s’est bien déroulé avec Omar Sy?

TR : Magnifique ! Omar Sy, c’est un grand copain, on se connaissait avant mais maintenant, l’entente est encore meilleure, nous sommes devenus très proches. Omar Sy, c’est une Ferrari de la comédie, c’était un grand plaisir de tourner avec lui.

« Omar Sy, c’est une Ferrari de la comédie, c’était un grand plaisir de tourner avec lui. »

SP : J’ai appris dernièrement que vous aviez collaboré avec Canal + ?

TR : J’ai démarré avec une série qui se nommait : la Commune. C’est comme ça que j’ai été remarqué par Jacques Audiard.

AJ : Une carrière internationale vous intéresserait-elle?

TR : Bien sûr, c’est ce que j’essaie de faire. Le film est fait pour marcher commercialement, aussi.

AJ : Vous avez un réalisateur avec qui vous rêveriez travailler?

TR : Il y en a tellement !

AJ : Avez-vous de l’expérience au théâtre?

TR : J’ai joué une fois au théâtre. Ce ne fut pas une bonne expérience, mais je le referais.

AJ : Pourquoi était-ce une mauvaise expérience?

TR : Parce que les relations n’étaient pas optimales. Dans une pièce de théâtre, si le courant ne passe pas entre les acteurs, pendant quatre mois tu dois voir les mêmes personnes de jour en jour. Ce n’est pas comme sur un plateau de cinéma, où tout le monde rentre chez soi et se calme s’il y a des soucis. Au théâtre, vous êtes toujours côte-à-côte. Toujours!

AJ : Il s’agissait alors d’une mauvaise expérience humaine, plutôt qu’une façon différente d’aborder le jeu d’acteur? Une façon différente d’intéragir avec le public en direct?

TR : Oui, c’est différent, mais je préfère quand même les films! Mais c’est agréable de découvrir immédiatement la réaction du public. Il y a cet échange qu’on ne retrouve pas sur un plateau. C’est la chose essentielle, hormis les aspects techniques tels que l’élocution plus forte, et quelque chose vous retient d’être complètement authentique. Le cinéma, en revanche, c’est de faire complètement semblant, mais c’est l’art de faire semblant. Tu dois rendre les choses authentiques et crédibles. Mais au final, je n’ai pas assez d’expérience pour m’exprimer à propos du théâtre.

Notre entretien prend fin, et nous remercions Monsieur Rahim pour son extrême gentillesse. Pour la peine nous vous laissons avec la bande-annonce de The Cut