Entretien : Stéphane Brizé

Notre interview avec Stéphane Brizé à Cannes.

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Stéphane Brizé - Image droits réservés - arte.tv

Stéphane Brizé a réussi un sacré tour de force avec La loi du marché. Avec son sixième long-métrage, le cinéaste français offre un rôle complexe mais fascinant à son acteur fétiche Vincent Lindon. Si bien que Vincent Lindon est reparti de Cannes avec le Prix d’interprétation masculine.

Le Billet a eu la chance de rencontrer Stéphane Brizé pour parler de son métrage et comprendre le fonctionnement de son oeuvre criante de réalisme.

Propos recueillis par Sven Papaux.

SB : Stéphane Brizé

On sent une oeuvre proche de la réalité. N’avez-vous pas hésité à passer de la fiction au film documentaire ? 



SB : Non. Ce que j’aime, c’est mêler la fiction et une forme extrêmement réaliste. Là, j’ai poussé le concept un peu plus loin et j’ai emprunté des termes de dramaturgie et des termes de documentaire. Je trouvais passionnant de confronter la fiction et le documentaire. La pure invention peut devenir réaliste, une façon de faire comprendre l’histoire et de montrer cette histoire avec une caméra qui, dans l’imaginaire collectif, est un objet qui filme le réel.

Mon souhait était d’avoir une équipe au diapason, qui saisisse ces instants comme un documentaire. Donc, le questionnement de la place de la caméra et aussi du technicien étaient primordiales. Ce qu’il faut savoir c’est que dans la fiction tout est devancé. Le chef opérateur qui a son assistant sait quel point il doit filmer et à quel point il doit se rendre. En documentaire, c’est le chef opérateur (Eric Dumont, qui n’avait jamais travaillé sur une fiction) qui décide d’aller où il souhaite. S’il a un assistant, l’assistant aura un temps de retard. Là, dans mon film, le chef opérateur est totalement autonome. Il décide de filmer ce qu’il y a à filmer, il le sait, il va toujours être à l’heure sur les images, il n’aura pas une seconde de retard, ce qui est très important. Bref, je lui parlais de ce que je voulais dans les scènes mais il avait une totale autonomie. Par exemple, quand il y avait des face à face, il y avait deux caméras côte à côte sur le côté pour faire croire qu’il en y avait qu’une. Mais la première caméra, celle du chef opérateur, était la caméra leader. Alors je lui disais de filmer de manière objective, comme s’il découvrait la scène, le moment important. Et je lui ai dit (en désignant Lindon) : « À ce moment là, ça va commencer à cogner pour lui. Je veux que tu filmes le boxeur dans les cordes ». De ce fait, la scène progresse et on ne regarde plus que le protagoniste. Et ce jeune homme (Eric Dumont) avec qui je travaillais pour la première fois, il était toujours au bon endroit. En plus, il est né avec le numérique, donc il n’a pas d’égo de chef opérateur, lui. Il fait avec ce qu’il a sous la main, il n’a pas le temps de rajouter un petit projecteur. Il opère comme pour ses documentaires. Il fallait qu’aucun dispositif de cinéma ne soit visible.

Pour parler un peu technique, lui ne tourne qu’avec très peu de profondeur de champ, parce que je veux que ça soit très vite flou derrière. C’est une contrainte, parce que ça lui laisse très peu de profondeur de champ. Dans ce genre de filmage, c’est très compliqué. Les gens bougent tout le temps, la caméra bouge tout le temps et il faut continuellement arranger son point. Et d’avoir le point sur des gens en mouvement, avec très peu de profondeur de champ, c’est une performance olympique. Constamment, Eric était en train d’accomplir une performance de haut niveau et personne ne peut le savoir sauf les professionnels. C’est exceptionnel ce qu’il fait avec la caméra, il aime filmer comme ça, il aime être dans ce vertige là. Ce qui concorde parfaitement avec moi, car avec sa caméra, il est dans le même dispositif que moi. Mais c’est fragile…

…Fragile ?

SB : Parce qu’on est tout le temps en déséquilibre. On se dit : « Est-ce que ça va marcher… », je pense avoir bien choisi tout le monde mais j’ai jamais testé avant. Je ne sais pas les cadres qui vont être appliqués. Il y a des pensées, des désirs, mais ça va se traduire à l’instant où on va le tourner. Pour Eric, c’est pareil. Il doit toujours avoir le point mais très peu de profondeur de champ, il est toujours dans cet équilibre précaire. Cette façon de faire est à l’image de la précarité, le fragile équilibre, du personnage principal. Si on intellectualise, l’idée est sensée.

C’est ce qu’on ressent avec le rôle de Vincent Lindon. Il a ce rôle sur le fil du rasoir, il est proche de lâcher prise…

SB :…Il est proche de craquer, il est proche mettre un genou à terre, il est proche d’exploser, il est tout le temps proche de…

En définition, c’est un film sur le fil du rasoir ?



SB : En équilibre ! Ce que j’essaie, c’est de ne pas être confortablement installé parce que c’est ennuyeux d’être confortablement installé; on s’endort dans un fauteuil. La caméra très mobile oblige le spectateur à toujours être en alerte, car à la seconde suivante on ne sait pas vraiment où sera le personnage dans le cadre. J’aborde chaque séquence sans qu’elle soit annoncée, l’information arrive au fur et à mesure et rien est annoncé. Le spectateur doit être toujours en alerte pour capter les informations. Des informations qui lui sont utiles pour la compréhension de l’histoire, ce qui se passe. J’aime ça !

Parait-il que vous dévoiliez, petit à petit, des bribes du scénario.

SB : Il y a un scénario qui est très écrit, ce qui me permet deux choses. À partir du moment où je me confronte à la dramaturgie des scènes, c’est de bien comprendre l’enjeu de la scène, de manière très mécanique. Après, j’écris des dialogues, c’est-à-dire que je donne de la chair à des personnages que j’ai en tête. Ensuite, quand j’ai mon scénario et mon texte écrit, de par la dramaturgie des scènes, je distille des informations différentes à mes acteurs. Par exemple, la scène du mobil home est tournée de cette manière. J’ai donné des informations différentes pour avoir une conversation proche de la réalité.

Ce qui me permet de rebondir sur votre direction d’acteur. Vous avez mélangé des acteurs professionnels et des acteurs non-professionnels. Avez-vous procédé différemment avec un non-professionnel qu’avec un acteur comme Vincent Lindon ?



SB : Aucun différence ! Parce que je demande, le plus clair de mon temps, à mes acteurs de ne pas apprendre les textes. Quand je procure un texte, je ne veux pas que le texte soit appris par coeur. Je leur demande constamment de « ne pas jouer », pour se rapprocher le plus possible du naturel et de la vie. Là, avec La loi du marché, il fallait que je pousse le dispositif plus loin que d’habitude. La difficulté était de mettre à l’aise les acteurs « non-professionnels », il fallait les laisser dans la réalité, pour ne pas les impressionner avec le plateau de tournage. Ils arrivaient sur le plateau, il n’y avait pas de lumière, ou habilement dissimulé pour que ça ne se voit pas, il n’y avait pas de maquillage ni de coiffeur. En somme, ça se rapprochait de la vie réelle. Pour Vincent, c’était pareil. Il n’avait plus les réflexes du tournage habituel. Je souhaitais vraiment créer du réalisme, que mes personnages ne soient pas caricaturaux. Par exemple, la directrice du casting a casté sa banquière pour le rôle de la conseillère bancaire…

Ah mais c’est une « vraie » banquière ?

SB : Oui, partout ! Le formateur de Pôle emploi, c’est un agent de Pôle emploi. Quand il reçoit Vincent, j’avais donné les informations comme dans la « vraie » vie. J’avais cette envie de recréer ces situations réelles. Par contre, certains n’avaient pas la capacité de rester naturels face caméra et il s’avère qu’un certain nombre de personnes, même en présence d’une caméra, étaient super naturels. Ils ne changeaient rien à leur façon d’être. En plus, j’essaie d’être très discret avec caméra. J’essaie de leur mettre la pression avec mille contraintes, mais globalement je demande le minimum. Ceci permet de résoudre l’équation et d’essayer de créer du « vrai » face à la caméra. Et moi, ce qui m’intéresse, parce que vous pouvez me dire : « mais pourquoi vous ne faites pas un documentaire »…

On ressent un peu l’envie de tourner dans la réalité…



SB : Oui, mais ce qui est intéressant, c’est que je décide d’une histoire, je décide de choisir ce personnage là, avec cette problématique, pour l’amener à un questionnement. En ce qui concerne La loi du marché, la problématique est : est-ce qu’on doit tout accepter de son employeur ? C’est la question fondamentale, je construis le film autour de ça. Peut-être que dans la vie, il y a des mecs qui sont confrontés à cette situation, mais je ne les connais pas. Je ne suis pas intéressé de le faire sous un aspect documentaire, je veux fabriquer de la fiction avec des éléments du réel. De par Vincent Lindon, on crée de la fiction, parce que c’est Vincent Lindon.

Vincent Lindon qui est poignant dans sa prestation, d’ailleurs !

SB : Et pourtant, Vincent n’est pas dans cette situation au quotidien. Mais comme il est face à des personnes qui sont des professionnels dans leur branche respective, il ne peut pas utiliser les codes qu’il emploie d’habitude. Mais je plante le décor fictif tout en amenant une émotion réelle. Je mixe tout ça pour garder l’équilibre entre fiction et réel.

C’est votre sixième long-métrage, et cette fois-ci, vous êtes sélectionnés en Compétition à Cannes. C’est un but en soi ou vous prenez ça comme du bonus ?



SB : On commence pas un tournage en se disant qu’on va à Cannes. Maintenant, il y a un certain type de film qu’on fait qui peuvent potentiellement aller dans de grands festivals, après il y a peu d’élus. Quand le sélectionneur décide de prendre le film, il y a une opportunité colossale pour la visibilité du film. Jamais l’exposition d’un de mes films n’a été aussi forte. Cannes, c’est un accélérateur de particules.

Malheureusement, le temps nous fut compté, et notre entretien devait s’arrêter. Pas grave, car nous avons pu profiter d’un entretien passionnant avec Stéphane Brizé, et nous le remercions chaleureusement en lui souhaitant de nombreux succès à l’avenir!

La critique du film ici