Entretien exclusif : Jean-Pierre Améris et Ariana Rivoire

Le film "Marie Heurtin" est une merveille. Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le réalisateur et l'actrice jouant Marie.

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Jean-Pierre Améris avec Sven Papaux du Billet

Notre entretien avec Ariana Rivoire fut interprété par Stéphane Gobert, interprète diplômé en langue des signes travaillant avec la fondation Procom (www.procom-deaf.ch).

Propos recueillis par Mark Kuzmanic et Sven Papaux.

JPA : Jean-Pierre Améris
AR : Arianna Rivoire
MK : Mark Kuzmanic
SP : Sven Papaux

Etant allés voir le film Marie Heurtin, qui fut notre coup de de cœur durant notre séjour à Locarno, nous étions ravis de pouvoir nous entretenir avec Jean-Pierre Améris, le réalisateur de cette œuvre. Avec des productions telles que Maman est Folle (2007), Les Emotifs Anonymes (2010) ou encore L’Homme qui rit (2012) et des collaborations avec des des personnes comme avec Isabelle Carré, Gérard Depardieu ou encore Benoît Poelvoorde, nous étions très heureux de discuter avec un homme de son envergue au sein du cinéma français.

SP – Comment êtes-vous arrivé à la réalisation du projet de Marie Heurtin?

JPA – Marie Heurtin est une histoire vraie, et lorsque que je ai découvert cette histoire, j’étais immédiatement fasciné. Il se trouve que j’ai toujours été passionné par l’histoire d’Helen Keller, cette américaine sourde et aveugle, non pas de naissance comme Marie, mais suite à une méningite attrapée très tôt, et qui elle a été sauvée par sa gouvernante. Elle lui a appris la langue des signes dans la main. Cette histoire m’a toujours marqué, avec un film magnifique réalisé par Arthur Penn qui se nommait Miracle en Alabama. Je m’étais aussi intéressé à l’autobiographie d’Helen Keller, encore beaucoup lue dans le monde. J’ai dû renoncer, à nouveau, à faire une adaptation d’Helen Keller parce que c’est américain et les américains c’est hors d’atteinte…financièrement. Et donc avec cette déception, je me suis documenté sur les sourds-aveugles et j’ai lu plein de choses en France, aussi sur une canadienne, une suissesse et je suis tombé sur l’histoire de Marie Heurtin. Cette histoire est un peu différente de celle d’Helen Keller: Keller venait d’une famille très riche tandis que Heurtin était d’une famille modeste. Jusqu’à l’âge de 10-11 ans, elle était comme une sorte de petit animal sauvage que ses parents ont gardé mais sans arriver à communiquer avec elle, et pour cause. Un médecin leur avait dit : « Le problème n’est pas qu’elle soit sourde et aveugle, c’est qu’elle débile votre fille. Donc sa seule place c’est l’asile psychiatrique. » Il a été à l’asile et au moment de voir le lieu, l’horreur du lieu, il n’a pas pu y laisser sa fille. Donc, il l’a reprise avec lui et ensuite a eu connaissance d’un institut près de Poitiers tenu par des religieuses qui apprenaient à des jeunes filles sourdes la langue des signes. Il est allé les voir, mais la mère supérieure lui a expliqué qu’elle ne pouvait pas lui apprendre les signes, car étant aveugle, c’est impossible. Et soeur Marguerite a dit : « Je ne sais pas comment, mais je vais m’en occuper. ». Soeur Marguerite ne ressemblait pas à Isabelle Carré, elle était beaucoup plus forte que l’actrice. Mais tout de même, nous voulions donner ce caractère très têtu, concret, pragmatique, obstiné et un peu loufoque.

MK – Ce qui peut se voir très clairement dans la « scène du couteau » qui est, je n’ai pas envie de dire agonisante, mais quand-même on resent une obstination presque obsessive.

JPA – Oui, tout cela nuit à sa santé en plus. Donc elle dit qu’elle va s’occuper de Marie, mais elle ne sait pas comment, car ce n’est pas une spécialiste. Et c’est ça qui m’a passionné dans le sujet. Elle ne sait pas comment faire et tout cela se passe au XIXème siècle, on n’avait pas les moyens comme maintenant. Elle a donc un peu inventé cette langue des signes dans la main et qu’on utilise toujours avec les sourds-aveugles. Elle a du apprendre à cette petite, dans un premier temps intuitivement, à se respecter elle-même, car pour un enfant sourd-aveugle tout est agression. Une main sur l’épaule et la petite se demande : « Qu’est-ce qui m’arrive? »

J’essayais chez moi de mettre en condition et on se dit : « qu’est-ce que c’est un hôtel, qu’est-ce que c’est un lac… », c’est terrible quand même. Soeur Marguerite a dû apprendre à Marie à se laver, à se coiffer, que toutes ces actions ne sont pas contre elle, et après vint le langage. Et c’est toujours la même chose avec les enfants sourd-aveugles, le travail c’est de susciter l’étincelle dans le cerveau de l’enfant, c’est-à-dire à quel moment il va comprendre que les choses ont un signe. Comme Marie et la scène du couteau, c’est vraiment comme ca que ça s’est passé. Ce couteau, qui lui rappelait son père et qu’elle sentait tout le temps, elle l’avait ramené de chez ses parents. Et à voir qu’elle tripotait tout le temps cet objet, Marguerite a eu l’idée d’utiliser cet objet pour lui faire apprendre le signe couteau. C’est avec obstination que la soeur va réussir à faire comprendre le lien à l’enfant. L’objet qu’elle désire a un signe, et si elle fait ce signe, elle peut l’avoir. Donc Marie se dit : « Si je fais le signe de boire ou de manger, on me comprendra. » On rentre dans le monde de la communication, le monde des êtres humains. C’est magnifique quand les enfants sourds-aveugles ont compris que tout a un nom. C’est comme si pour nous les choses n’avaient pas de noms, parce qu’après tout le language est une abstraction. Une voiture pourrait bien s’appeler une bouteille et ainsi de suite. Bref, c’est comme ça les choses sont nommées de la sorte. Et c’est à partir de là que la petite trouve sa place dans le monde.

« [Sœur Marguerite] dit qu’elle va s’occuper de Marie, mais elle ne sait pas comment, car ce n’est pas une spécialiste. Et c’est ça qui m’a passionné dans le sujet. »

MK – Vous aviez envie de le présenter en concours international? Car il est présenté « Hors compétition » sur la Piazza Grande. C’était prévu ?

JPA – Alors ça, ce sont des choses qu’on ne décide pas. Moi, on m’a dit : « Ton film est sélectionné à Locarno. » Donc à partir de là, j’étais déjà heureux et c’est sur la Piazza Grande donc on ne choisit pas sa section.

SP – Je voulais juste rebondir sur le fait que vous avez fait tourner une jeune fille sourde. Diriger une sourde n’est-il pas difficile par rapport à une personne en possession de son ouïe ?

JPA – Déjà, dans mon premier film en 1994, Le Bateau de mariage, il y avait une jeune fille sourde que j’ai fait débuter, elle avait 15 ans et c’est celle qui joue soeur Raffaelle dans Marie Heurtin. Je l’ai fait débuter dans mon premier long-métrage. Donc vous voyez que les sourds étaient déjà très présents. Et elle, par exemple, c’était très fascinant car elle a toujours voulu être comédienne mais depuis Le Bateau de mariage, elle n’a fait qu’un court-métrage, mais en revanche elle fait carrière au théâtre. Il y a vraiment un théâtre pour sourds, mais au cinéma il n’y pas beaucoup de rôles pour les sourds, voire jamais. J’avais déjà eu cette expérience et pour moi c’était une évidence, et presque immoral, de faire jouer le rôle de Marie par une fille entendante et voyante, parce que ce serait le contre-sujet du film. Je voulais montrer que tout est possible avec les pires difficultés mais il faut quelqu’un qui dise : « moi, j’ai confiance en elle, j’ai confiance en vous, on va travailler, on va faire quelque chose. » La clé c’est de ne pas rester seul, ne pas rester isolé. En revanche, au début je voulais prendre une sourde-aveugle et je n’ai pas trouvé la fille. J’en avais trouvé une dans un centre où j’ai passé beaucoup de temps. Elle a 15 ans, elle arrive avec son ordinateur qui fait plein de choses, mais elle n’a pas voulu. Bon, sourde-aveugle aurait été difficile à diriger, pour la représentation dans l’espace, pour la mise en scène ça aurait été difficile.

MK – Pour rebondir sur le choix d’Ariana, comment cela s’est fait ?

JPA – A partir du moment où j’ai vu que sourde-aveugle c’était pas possible, je me suis dit : « il faut que ça soit une fille sourde. » Car dans la surdicécité, ce qui l’emporte c’est la surdité car il s’en sorte avec la langue des signes. Donc, il fallait une fille sourde et on a fait un long casting. On a été dans tous les instituts pour élève sourd de toute la France, jusqu’à ce jour à Chambéry où j’ai découvert Ariana qui, en plus, ne c’était pas inscrite au casting. J’ai vu des filles sourde toute la matinée et puis à midi je suis allé manger à la cantine du lycée avec des sourds autour, en plus c’est intéressant parce qu’ils sont super bruyants, ils ne se rendent pas compte du bruit qu’ils font. Et toutes les filles étaient super excitées parce qu’un réalisateur était là pour un casting, les garçons venaient me voir pour me dire : « pourquoi on vous intéresse pas? » Et j’ai répondu : « Je ne peux rien, c’est dans un pensionnat pour fille. » et puis je remarque à deux tables de la mienne, Ariana et je vois tout de suite que cette fille a quelque chose. J’ai quand même l’oeil du réalisateur et je vais donc la voir en lui disant : « mais pourquoi tu ne viens pas au casting? » et elle me dit : « c’est horrible, j’ai oublie de m’inscrire. » et donc je lui ai dit de venir entre deux rendez-vous et elle est venue et ça été une immédiate confiance, j’ai tout de suite su que c’était elle. Je n’ai même pas eu besoin de lui faire faire des essais, vous voyez quand on fait le casting d’un film, il ne s’agit pas de dire qui joue mieux qu’une autre, c’est pas ça le casting, c’est qui j’ai envie de filmer ? Qui sera le personnage ? C’est pas une question de capacité. Donc, j’ai tout de suite appelé les producteurs pour leur dire que c’était bon et ils m’ont demandé qu’il fallait faire des essais mais pour moi, c’était bon. C’était en mars 2013 jusqu’au tournage en août 2013, Ariane venait 3 mois, une fois par semaine à Paris ou tous les dix jours pour répéter. On a beaucoup répété et surtout pour que je prenne le temps de lui expliquer les scènes, comment j’allais faire et l’attitude du personnage.

SP – Vous aimez chez vos personnages principaux, une caractéristiques qui les démarque. Un trait physique ou un handicap. Pourquoi ?

JPA – Ca vient de ma taille, je fais deux mètres, j’ai été grand très jeune et je pense que j’ai connu durant mon adolescence certaines moqueries et un sentiment de mal-être. J’ai été très complexé et c’est de là que vient mon caractère émotif, j’étais incapable de rentrer dans un endroit où il y a du monde, c’est quand même quelque chose qui a beaucoup compté. C’est pour ça que je me suis pris de passion pour le cinéma, c’était le seul endroit où j’étais bien, où le noir se fait on ne vous voit plus. Je vivais les choses par procuration. C’est pour ça que j’ai une empathie pour les gens différents, tels que Edouard aux mains d’argent. La différence avec L’Homme qui rit c’est que Marie Heurtin est une histoire joyeuse. Je sais que c’est dur à croire, certes, c’est triste, mais Marguerite lui explique le sens de la vie.

« J’ai été très complexé [à cause de ma grande taille] et c’est de là que vient mon caractère émotif, […] c’est pour ça que je me suis pris de passion pour le cinéma, c’était le seul endroit où j’étais bien, où le noir se fait on ne vous voit plus. »

Etant arrivés en fin de session, on nous indiqua que Mademoiselle Rivoire avait le temps encore pour deux questions. Parfait!

MK – Est-ce que tu aimerais continuer à faire du cinéma, si l’opportunité se présentait?

AR (via son interprète) – Oui, j’aimerais bien, mais en fonction du scénario. Si il s’agit d’une histoire vraie, de l’histoire d’un combat personnel, j’aimerais bien. Mais une histoire d’amour, romantique ou sexuelle ne m’attire pas. Donc si les thèmes et les scénarios me plaisent, je voudrais le faire, oui.

SP – Quel était ton sentiment sur le plateau de tournage, étant donné que c’est ton premier film?

AR (via son interprète) – J’étais nerveuse, car je n’avais pas trop d’idées à quoi m’attendre! Je n’ai pas commencé immédiatement à tourner mes scènes, car elles étaient programmées plus tard. Donc je voyais Isabelle Carré et Brigitte Catillon tourner et c’est en les voyant que l’envie m’est naturellement venue de jouer!

Ariana Rivoire ainsi que la rédaction du Billet tiennent à préciser que, contrairement à ce qui peut être lu ou vu sur l’autres médias, elle ne fut pas découverte par Jean-Pierre Améris dans la rue, mais bien durant un casting organisé à l’Institut National des Jeunes Sourds de Chambéry (durant lequel elle oublia de s’inscrire à temps, comme nous l’avoua plus haut Monsieur Améris!)

Tout est bien qui finit bien en l’occurrence!

Ariana Rivoire
Ariana Rivoire