Interview | Bérénice Bejo à propos de L’Economie du Couple

"J'avais envie de travailler avec Joachim Lafosse!"

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Bérénice Bejo - Image droits réservés - © Leparisien.fr / Philippe de Poulpiquet

Bérénice Bejo a vu sa cote de popularité prendre une dimension certaine grâce à son rôle dans The Artist. Auréolée d’un César de meilleure actrice et une nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, l’actrice franco-argentine possède une place privilégiée dans le cinéma d’auteur. Fascinante dans Le Passé d’Asghar Farhadi – une performance qui lui a valu le prix d’interprétation féminine sur la Croisette en 2013, Bérénice Bejo retrouve dans L’Economie du Couple un rôle qui lui sied à merveille.

Au lendemain de la projection officielle de L’Economie du Couple, Bejo nous a accordé un peu de son temps pour évoquer les ficelles de son rôle et sa relation avec Joachim Lafosse durant le tournage.

Propos recueillis et retranscrits par Sven Papaux

Vous campez le rôle d’une femme de poigne. Comment avez-vous abordé ce rôle ?

Bérénice Bejo – Commençons par le plus facile. J’ai souhaité la laisser antipathique. C’est comme ça qu’elle sera la plus intéressante. À partir de cette approche, je n’ai pas adouci le personnage, j’ai plutôt voulu explorer la colère qui sommeillait en Marie (ndlr : son personnage) et les différentes nuances de cette colère enfouie. C’est cet aspect-là qui a été le plus dur. Pourquoi cette colère est-elle si forte ? Est-elle déçue ? Est-elle frustrée ? Pour ces raisons, il fallait que j’explore le caractère de Marie avec une certaine antipathie. Je voulais qu’on le sente progressivement, à la manière d’un puzzle qui s’assemble petit à petit pour finalement voir le vrai visage de Marie. Le but est de montrer que Marie aussi ne vit pas bien cette séparation. Marie est vraiment dans un état de guerre, elle est presque odieuse. Dans la scène du dîner, on la voit s’expliquer, laisser exploser cette rage et cette tristesse. Dans le film, nous allons voir comment Marie va gérer cette situation compliquée. Elle va digérer les différentes étapes et les assumer pour s’apaiser elle-même. Je voulais vraiment travailler ça, qu’on le voit. C’est sur cet élan que j’ai collaboré avec Joachim (ndlr : Lafosse). D’ailleurs à la lecture, Joachim m’a fait comprendre que le spectateur allait être du côté de Boris (ndlr : le personnage campé par Cédric Kahn) plutôt que celui de Marie. Mais je n’étais pas inquiète et je voulais expliquer comment une mère se débrouillait seule en l’absence de son conjoint. Il fallait décrire Marie de cette manière.

Avez-vous connu des couples dans cette situation pour interpréter votre rôle ?

BB – J’ai volé 2-3 petites choses à droite à gauche, j’ai aussi beaucoup parlé avec Joachim qui a vécu une expérience compliquée avec sa femme. De plus, à l’époque, j’avais un ami qui vivait une expérience semblable au film. Mais de nos jours, le futur est tellement incertain, on a peur de ne pas pouvoir subvenir à nos besoins si nous nous retrouvons seuls. Ce sont des thèmes qui sont très présents. Aussi, il y a des femmes ou des hommes qui n’osent pas partir pour préserver leur famille, alors ils vont s’enticher d’amants ou de maitresses.

En parlant d’amants ou de maitresses, je ne peux m’empêcher de penser à votre rôle de Marie dans Le Passé. Il y a plusieurs similitudes. Avez-vous repris les mêmes codes de la Marie du Passé pour interpréter Marie de L’Economie du Couple ?



BB – Non, j’ai essayé de m’en éloigner. Mais vous avez raison, j’ai même demandé de pouvoir changer de prénom. En même temps, je ne trouve pas inintéressant parce qu’on peut l’associer à une continuité. C’est-à-dire que la Marie dans Le Passé n’arrive pas à s’exprimer, elle n’ose pas le faire, elle est en souffrance. Dans L’Economie du Couple, Marie peut se profiler comme une cousine, comme si Marie avait vu le film d’Asghar Farhadi. Il y a des similitudes avec ces deux personnages, mais à la différence est que la Marie de Joachim Lafosse, elle, s’exprime haut et fort.

« Dans L’Economie du Couple, Marie peut s’associer dans la continuité du personnage de Marie dans Le Passé d’Asghar Farhadi »

On sent que le lien est totalement rompu. Vous dites que Marie s’exprime haut et fort. Ne trouvez-vous pas qu’il y a du mystère, des non-dits entre Boris et Marie ?

BB – Il y a des non-dits, c’est sûr. Bon après, c’est aussi le montage. Plusieurs petites scènes ont été supprimées. Mais oui, c’est un vrai couple. Ils sont ensemble depuis quinze ans, ils sont deux enfants, ils sont certainement passés par des hauts et des bas. Maintenant, en voyant la maison, on sent qu’ils se sont beaucoup aimés. Les filles sont bien élevées. Du reste, quand deux personnes se détestent à ce point-là, c’est sûr qu’ils se sont aimés. On ne peut pas être si en colère contre une personne que nous n’avons pas aimé passionnément. Mais il est vrai que Joachim ne donne pas toutes les clés pour s’identifier plus facilement aux personnages.

La scène du dîner est peut-être le point d’orgue du film. A-t-elle été compliquée à tourner ?

BB – Figurez-vous que c’est une scène totalement improvisée. Cette scène était très écrite au scénario de départ. Je la détestais pour ainsi dire. J’ai d’ailleurs fait part de mon mécontentement à Joachim. Dans cette séquence, tout sonnait faux. Joachim y tenait à cette scène, et nous avons répété la veille et ça ne marchait toujours pas. Nous l’avons rejouée le soir et rien ne marchait. Un moment donné, Joachim m’a désignée pour improviser la scène. C’était le gouffre total pour moi. Je l’ai démarrée petit à petit, puis Joachim a fait rentrer Cédric dans la scène. Pour placer l’histoire dans son contexte, nous en étions à cinq semaines de tournage, nos personnages étaient très à cran, on (ndlr : Cédric Kahn et elle-même) défendait nos personnages bec et ongles. C’était de la pure improvisation. C’est une scène qui marche très bien, mais qui me met très mal à l’aise.

Nous ressentons cette détermination qui habite chacun des personnages. Avez-vous travaillé avec Cédric Kahn ou vous avez travaillé chacun de votre côté vos rôles ?

BB – Non, j’ai travaillé de mon côté. Nous avons travaillé une petite semaine avant, surtout des déplacements. Il n’y a pas eu de grandes répétitions de texte.

Mais vous avez travaillé le scénario avec Joachim Lafosse ?

BB – Oui, nous avons tous contribué au scénario. J’ai voulu affiner des choses et lui-même souhaitait que je retravaille les scènes et les dialogues qui me dérangeaient. Il y a eu une véritable liberté. Idem pour la mise en scène. Il y a eu un gros travail d’équipe pour ce film.

« Il y a eu un gros travail d’équipe pour ce film »

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce rôle ?

BB – Je voulais travailler avec Joachim. Ce n’est pas le rôle ou le scénario, tout simplement parce que ce ne sont pas des thèmes que j’ai envie d’explorer. Ces thèmes ne sont pas faciles, mais je voulais absolument collaborer et travailler avec Joachim.

L’Economie du Couple | Bande-annonce