Entretien exclusif : Fernand Melgar

Rencontre avec le réalisateur qui s'attaque aux questions difficiles de la société suisse.

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Rencontre d'une demie-heure avec Fernand Melgar.

Durant cette édition du festival du film de Locarno, Le Billet a eu le plaisir de discuter longuement avec Fernand Melgar, l’autoproclamée « mauvaise conscience de la Suisse ».

Après ces oeuvres telles EXIT, le droit de mourir en 2005, La Forteresse en 2008 et Vol Spécial en 2011, le réalisateur revient cette année avec L’Abri, une oeuvre au coeur de l’hiver pour les sans-abri à Lausanne et leur situation précaire.

Au menu: discussion à propos de L’Abri, de ses méthodes de filmer, de ses projets futurs et de la difficile situation en Suisse des sans-abris.

Propos recueillis par Mark Kuzmanić et Sven Papaux.

FM : Fernand Melgar
MK : Mark Kuzmanić
SP : Sven Papaux

SPL’Abri est-il une suite après La Forteresse? Une étape supérieure?

FM – Dans le cadre de tous mes films, je ne tire jamais de plans sur la comète où je me dis « Tiens, maintenant je vais faire une trilogie sur cette question là » ou « le chapitre un c’est ça, le chapitre deux c’est ça ». Ce n’est même pas moi qui ai inventé le terme de « trilogie ». Je ne sais pas d’où c’est sorti.

Tout simplement, je ne sais jamais ce que je vais faire comme film suivant. Mais à la fin de chaque film, la fin appelle toujours le film suivant. Il se trouve qu’il y a toujours un lien de parenté : La Forteresse, j’ai connu un requérant d’asile iraqien, Fahad. Il a habité chez moi, je l’ai logé, il s’est fait arrêter par la police et a fini à Frambois. C’est là que j’ai découvert Frambois. Jamais je me disais : « Je vais là pour faire un truc pour dénoncer les conditions de détention. » J’ai découvert et à partir de là, le film a progressé comme ça. Pour L’Abri, il y a un petit parc en face de chez moi qui s’appelle La Brouette. Je me lève très tôt car j’ai un fils qui se lève très tôt. En me levant tôt, je suis arrivé dans le parc et il y avait des personnes qui dormaient sur des bancs et quand ils m’ont vu arriver, ils se sont dressés d’un coup. Ensuite, je les voyais à plusieurs reprises et un jour, j’ai demandé : « Vous dormez ici parce que vous faites la fête toute la nuit? », et ils ont commencé à m’expliquer. J’avais l’impression qu’ils avaient peur de moi et ils m’ont répondu : « Non, mais parce que la police, si elle nous voit dormir, elle nous met une amende. » J’étais surpris et j’ai demandé s’ils étaient beaucoup à dormir dans la rue, ce qu’ils m’ont confirmé. C’était la communauté africaine, c’est comme ça que j’ai connu Amadou.

Au moment où j’ai rencontré Amadou, il avait ses papiers Schengen, il n’était pas un « sans-papiers », il avait le droit. C’est comme ça, de fil en aiguille, que j’ai commencé à repérer les endroits où ces personnes dormaient. Je fais du documentaire, mais je ne suis pas un journaliste qui a peu de temps.

Dans mes films il n’y a pas de commentaires, de voix off, pas de musique. Des fois, j’aime bien quand on dit « art brut », et bien mon cinéma, c’est du cinéma brut. C’est une espèce de réalité brute auquel je vais essayer de donner une cohérence, une dramaturgie, mais j’ai pas un scénario de prêt. C’est au montage que le travail sera conséquent. Pour L’Abri, c’était six mois de tournage pour huit mois de montage.

Je n’ai aucune idée quel sera mon prochain film, mais je sais que quelque part il m’attend. C’est plutôt les films qui me choisissent que moi qui choisit les films. Je ne suis pas le genre à me retrouver dans la pièce avec ma Remington et commencer à écrire pour un nouveau projet. Je me laisse porter, il faut avoir cette naïveté pour être attentif au monde qui nous entoure.

« Je n’ai aucune idée quel sera mon prochain film, mais je sais que quelque part il m’attend. C’est plutôt les films qui me choisissent que moi qui choisit les films. »

SP – Ce qui nous ramène à votre formation d’autodidacte?

FM – J’ai pas fait d’études académiques autour du cinéma, c’est quelque chose qui est venu comme ça. Mais je n’avais pas le désir de faire du cinéma, c’est venu tout à coup, j’ai voulu m’exprimer par des images. Pas par passion, mais parce qu’à un moment je voulais faire un film sur mes parents.

MK – Pour revenir à vos propos de La Forteresse, avez-vous des nouvelles de Fahad? Il fut expulsé vers la Suède aux dernières nouvelles.

FM – Je ne suis pas le genre à lâcher le morceau. On a été le rechercher en Suède et on l’a caché en Suisse. Pour moi, il était dans le couloir de la mort. Il a été expulsé en Suède parce que la Suède expulsait les iraqiens chez eux. Donc on est allé le rechercher, on l’a fait revenir en Suisse et on l’a fait passer par les mêmes familles qui ont fait venir des juifs en Suisse durant la Seconde Guerre Mondiale. Quand il est rentré en Suisse, il a repris un sentier de contrebande sur lequel les juifs venaient pendant la guerre. Il a été accueilli par les descendants de ces familles. Ils l’ont donc caché pendant six mois. Après, de manière légale, il s’est marié, il termine ses études et il loge dans l’appartement de mon ex-femme.

Mais là, je suis extrêmement triste car nous avons essayé de faire venir Amadou de l’abri PC. Je voulais vraiment le présenter à l’occasion du festival, mais il n’a pas pu venir car son permis n’a pas été renouvelé à cause d’un malentendu durant son séjour en Suisse. Du coup, il a perdu son permis et il a trop peur de venir en Suisse, car il a peur de finir en prison. On a tout fait pour le faire venir en démontrant que c’était une invitation du festival, mais il n’a pas voulu.

Généralement, je ne filme jamais ceux que je n’aime pas, tous les gens que je filme, c’est toujours des personnes que j’aime et quelque part, même si le mot est fort, toutes les personnes qui participent à mes films font d’une certaine manière partie de ma famille. Ils deviennent comme des membres de ma famille. Par exemple, pour Vol Spécial qui a accumulé beaucoup de prix et des prix qui ont générés pas mal d’argent, tous les détenus du film sont devenus actionnaires du film. Je partage avec tous ces gens l’intégralité des prix. Quand il y a eu le prix du cinéma, 60’000 Frs, ils étaient 30 détenus, ils ont eu 2’000 Frs chacun. Je le fais tout naturellement, ce sont des gens qui s’exposent au public dans la précarité. Donc oui, jamais je ne perds la trace et je reste tout le temps en contact.

SP – On voit ces plans au plus proches des personnes dans vos réalisations. Comment arrivez-vous à ne pas être trop intrusif dans la vie des personnages de vos films?

FM – Je n’ai pas beaucoup d’argent pour réaliser mes films, mais j’ai une chose qui n’a pas de prix, et c’est le fait que j’ai du temps. Pour L’Abri, j’ai passé six mois dans la rue. Au moment où j’ai découvert l’histoire du parc, du printemps jusqu’en hiver, j’ai rencontré des gens. Tant que l’on ne s’est pas liés d’amitié, il n’était pas question de sortir la caméra. J’ai commencé petit à petit à faire des photos d’eux, des photos portraits dont je leur ramenais les développements pour leurs familles. Je suis devenu le portraitiste des roms de Lausanne. A partir de là, un rapport de confiance s’est installé et j’ai profité de leurs montrer mes films, je les ai invités dans mon studio en expliquant ma démarche. Après, j’ai demandé qui ne voulait pas être dans le film. Dans le fond, presque tous ont adhéré unanimement. Si une équipe de télévision serait arrivée, c’est comme un bâton dans la fourmilière. Les gens se seraient fâchés très vite. Dans le rapport de confiance c’est surtout le consentement éclairé, c’est-à-dire que les personnes acceptent mais savent pourquoi elles acceptent, qui est primordial. Par exemple, quand on fait partie d’une équipe télévision, ils ont peu de temps. Un « Temps Présent », c’est 10 jours de tournage, tandis que moi j’ai fait 6 mois. Donc le journaliste a déjà écrit son truc et va donner sa liste des plans au caméraman. Mais il y a des gens qui ne veulent pas se laisser filmer et dont les visages seront floutés.

« Dans le rapport de confiance c’est surtout le consentement éclairé, c’est-à-dire que les personnes acceptent mais savent pourquoi elles acceptent, qui est primordial. »

Moi je ne veux pas de ça, mes films sont là pour rappeler que dans toutes situations dramatiques, il ne faut jamais oublier que ce sont des êtres humains, ce qui peut paraître nais de ma part. Quand on vote, on ne se rend pas compte de la répercussion de ça peut avoir. Quand Lausanne décide de faire un quota pour le nombre de places pour l’abri PC, il est facile de le faire quand on se trouve dans un bureau chaud à la municipalité. C’est une réponse administrative à un problème humain.

« Quand Lausanne décide de faire un quota pour le nombre de places pour l’abri PC, il est facile de le faire quand on se trouve dans un bureau chaud à la municipalité. C’est une réponse administrative à un problème humain. »

Pour moi, l’idée c’est que je puisse vraiment montrer, concrètement, sans un discours pompeux. Et surtout que mes protagonistes soient à visage découvert. Quand on voit ces reportages en France, l’équipe de reportage ne va qu’avec des policiers. Elle filme depuis le fourgon de police, ils flouttent tous les visages et le spectateur se dit que ce sont des personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Et moi, j’essaie de prendre du temps pour connaître.

MK – Il est dans la nature humaine de juger, ou du moins de se former une opinion. Est-ce qu’il y a eu un moment une prise de conscience ou un jugement sur la situation de tout cela, derrière la caméra? Comment vous êtes-vous senti?

FM – Ce qui est très difficile dans mes films, c’est que je plonge souvent dans des situations dramatiques, je plonge au coeur du désespoir humain, je vais des fois extrêmement profondément dans la détresse. Ça me crève le coeur, ce sont des situations qui sont terribles. Un moment, je me dis que mon travail n’est pas de sauver ces gens et je dois me faire violence des fois, mais mon job est de témoigner, de rapporter au plus fidèle, en écoutant mon coeur et ma tête, de restituer une réalité. J’aurais pu rester à l’extérieur tout le film et être confronté à cette porte, voir les veilleurs et me dire : « Ces salauds de veilleurs ».

Pendant les six mois, un soir on allait depuis la cuisine au chaud et on allait vers l’extérieur pour suivre le mouvement des veilleurs. Sachant comment ils prépareraient le truc, parfois on restait dehors, on se pelait de froid en attendant que les veilleurs ouvrent la porte. Les veilleurs n’étaient pas au courant que nous on était de l’autre côté. Ils savaient que l’on tournait, mais ils ne savaient pas qu’on était là, à ce moment là. Des fois on me demande si je fais jouer mes personnages, tellement qu’ils sont naturels. Je dis toujours que jouer, c’est un métier. 

Je suis dans cette réalité et chaque fois, j’essaie de me dire : « il faut que je ramène ça! » Je dois ramener ça et je dois en faire un spectacle. Je dois faire un film qui doit sortir en salle et que des gens doivent être d’accord de payer 17 francs pour aller voir mon film plutôt que d’aller voir un Ocean’s Eleven. Mais j’y crois dur comme fer, puisque mes films marchent au cinéma. Quand je dis spectacle, c’est raconter une histoire où des gens suivent des personnages avec une dramaturgie.

Donc quand je dis « spectacle », ce n’est pas du cynisme, je ne cherche pas l’extraordinaire mais je vais devoir raconter une histoire. Et à travers cette histoire, je veux expliquer aux gens le quotidien de ces sans-abris. Je vais devoir gagner le coeur des personnes qui sont assénées de propos diffamatoires sur les africains.

« Des fois on me demande si je fais jouer mes personnages, tellement qu’ils sont naturels. »

MK – Vous pensez que ces opinions diffamatoires viennent d’où?

FM – L’Europe traverse une crise d’identité ainsi qu’une grave crise économique. À travers cette crise, des réflexes de peur s’installent et là-dedans, des politiciens, en mal de pouvoir, en profitent. En Suisse, nous ne sommes pas dans une crise économique, mais on a peur de perdre nos privilèges. Donc, c’est très facile à dire à des personnes qu’aujourd’hui elles sont dans leur confort. Il a fallu désigner, stigmatiser des personnes en disant qu’il faut se méfier d’elles. On ne se rend pas compte qu’on est en train de se tirer une balle dans le pied. Dans le fond, je vis dans une démocratie, j’ai un profond respect pour notre démocratie et mon cinéma fait partie de cette démarche démocratique. Des gens ont un point de vue et moi je vais tenter de donner un autre point de vue. Je vais essayer de les amener à réfléchir autrement. J’essaie, dans mon cinéma, de ne pas donner des réponses mais plutôt de poser des questions. Par exemple, je ne supporte pas Michael Moore, alors qu’il me fait rire, mais dès les premières minutes, il traite ce personnage de con et si vous n’êtes pas d’accord avec Moore, mieux vaut éteindre la télévision. On se sent pris en otage, même si je défends ses idées, mais du coup je me sens pris dans un étau et je ne peux pas me faire mon opinion.

« En Suisse, nous ne sommes pas dans une crise économique, mais on a peur de perdre nos privilèges. […] Il a fallu désigner, stigmatiser des personnes en disant qu’il faut se méfier d’elles. »

SP – Pour finir, est-ce que vous avez des projets ou envies de vous lancer dans un fiction?

FM – Non, parce que je ne sais pas la différence entre la fiction et le documentaire. Moi, je fais du cinéma, je fais partie de la famille du cinéma et je crois sincèrement le réel dépasse la fiction. je me demande à quoi bon reproduire une réalité alors que cette réalité est devant moi. J’ai écris un scénario qui a gagné un prix à la RTS, j’avais l’argent, j’avais la production en place, enfin on était en train de faire les repérages du film. Ensuite, j’étais à Frambois, parce qu’en fait l’histoire de Frambois était tout d’abord prévue pour une fiction. J’étais à table et le directeur, curieux, venait jeter un oeil et me dit : « ce n’est pas simple de faire une fiction », et je dis sur le ton de la rigolade « c’est possible de faire un documentaire ici? » Par la suite, je suis parti en voyage, je suis rentré et j’ai pris le scénario et je l’ai déchiré. J’ai appelé mon producteur et je lui ai dit que mon truc, c’était le cinéma du réel. Je fais partie de la famille du cinéma.

MK – Merci d’avoir répondu à nos questions!

« Je ne sais pas la différence entre la fiction et le documentaire. Moi, je fais du cinéma, je fais partie de la famille du cinéma et je crois sincèrement le réel dépasse la fiction. »

de g. à dr. : Mark Kuzmanić, Fernand Melgar, Sven Papaux
de g. à dr. : Mark Kuzmanić, Fernand Melgar, Sven Papaux