Entretien : Louise Bourgoin et Laurent Larivière

Place à Louise Bourgoin et Laurent Larivière.

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- 68EME FESTIVAL DE CANNES - PHOTOCALL 'JE SUIS UN SOLDAT' - Image droits réservés - © Paris Match

Venu présenter son film Je suis un soldat dans la section « Un Certain Regard », Laurent Larivière nous a accordé, en présence de son actrice principale Louise Bourgoin, un entretien de 30 minutes. Un duo très complice et vraiment sympathique.



Propos recueillis par Sven Papaux

Critique du film ici

LB : Louise Bourgoin
LL : Laurent Larivière

On vous connaît peu, pouvez-vous nous éclairer un peu plus sur votre parcours et vos inspirations ?



LL : Alors, je n’ai pas fait d’école de cinéma, je suis arrivé à Paris avec l’intention de faire du cinéma mais en ne connaissant personne. Donc, mon apprentissage fut d’aller voir des films, de lire des livres sur la dramaturgie, de me plonger dans la spécificité du cinéma et de réaliser des courts-métrages. J’ai réalisé durant une quinzaine d’années plusieurs courts-métrages en travaillant en parallèle sur des pièces de théâtre pour gagner ma vie. J’ai donc eu de l’admiration pour nombreux cinéastes très différents pour effectuer mon apprentissage. Pour Je suis un soldat, j’ai souvent envie de citer les frères Dardenne pour l’âpreté et la rigueur de leurs regards et leurs façons de s’accrocher à un personnage principal qui sonne comme des « films portraits ». J’ai envie de citer James Gray pour le côté thriller, spectaculaire. J’aime énormément le cinéma d’Arnaud Desplechin, même si ça ne se ressent pas forcément.

Avec ce rôle très engagé, n’était-ce pas une façon de casser cette image de « Miss météo » sur Canal+ ? Une façon de montrer que vous êtes une actrice avant tout ?



LB : Je n’ai pas voulu casser d’image, car j’assume pleinement mon passage chez Canal+. Mais effectivement, comme c’est une émission qui est vue par deux millions de personnes chaque soir et qu’un acteur au cours de sa carrière va peut-être faire deux films à deux millions d’entrées, c’est une visibilité tellement énorme et ça touche un public très différent du cinéma. Donc, pour beaucoup j’y suis encore. Mais ce film va peut-être montrer que je suis une actrice et que de l’eau a coulé sous les ponts depuis mon passage sur Canal+.

Mais le changement est radical. Ce rôle de « garçon manqué » démontre une autre facette que nous vous connaissons. Non ?

LB : Vous dites garçon manqué, mais moi ce qui m’intéressait, c’était d’éliminer les codes féminins. Finalement, je voulais épurer au maximum l’aspect physique pour me concentrer sur le sentiment en soi. Cela pouvait se passer tant du côté féminin que masculin. J’ai parlé très rapidement de me débarrasser de mes longs cheveux, dont le concept est très lié dans la mémoire collective à la séduction. Laurent (Larivière) était d’accord…

LL :…Oui, c’était une idée de Louise de couper ses cheveux. J’ai été séduit immédiatement par l’idée et d’ailleurs, le processus a été un petit peu long parce que ce n’est pas rien de rompre avec son image comme ça. Le processus a été long, mais une fois qu’elle avait coupé, elle accédait radicalement à une part du personnage. Grâce à l’excellent travail de la coiffeuse, on a aperçu le nouveau visage de Louise Bourgoin et petit-à-petit, on voyait le visage de Sandrine (le personnage campé par Louise Bourgoin) se dessiner. Mais dans ma tête, je n’avais pas dans l’idée de défigurer Louise…



…Je n’ai pas dit défigurer !



LL : Non, je voulais qu’elle soit extrêmement belle mais sous une autre apparence que celle qu’on lui connait. Mais cela vaut aussi pour Jean-Hughes Anglade pour sa barbe.

LB : On a essayé de trouver un terrain nouveau !



C’est vrai qu’on ressent une intensité chez les personnages. Le film démarre sur un rythme lent, mais au fil du film, on sent cette dramaturgie s’intensifier, tout comme les personnages qui montent en puissance au fur et à mesure. Ce qui m’amène à savoir comment se sont passées les scènes délicates avec les chiens ?



LB : On ne va peut-être pas dévoiler les artifices du film, c’est un peu délicat. J’ai fait des cascades avec des chiens que j’ai répété avec un entraîneur de chien pour le cinéma, Patrick Pittavino. J’ai fait ça tout l’été avant le tournage et aussi pour la manipulation des petits chiots. Ces petits chiots sont très fragiles et surtout, je devais être crédible dans la dextérité de la manipulation de ces petites bêtes.

Vous vous êtes donc immergés dans le monde canin ?



LL : C’était un mélange d’une intuition très forte et de documentation pour aller chercher la réalité de la situation. J’ai découvert qu’il y avait des usines dans les pays de l’est dans lesquelles ils prennent la totalité des femelles pour les féconder. Une fois que la femelle a mis bas environ trois à quatre fois, elle est liquidée. J’ai eu vent d’un réseau qui se tramait en Belgique, alors ce qui m’intéressait était de situer le film dans le nord de la France pour pouvoir passer la frontière. Cela est aussi une métaphore de la légalité et l’illégalité dans laquelle les personnages se trouvent sans arrêt. Ensuite, j’ai regardé des documentaires et un mois avant le tournage, j’ai lu un article dans Le Parisien qui expliquait une descente de police au Quai de la Mégisserie où il y a énormément d’animaleries.



LB :…En plus, c’est un endroit très connu, très réputé.



LL : C’est le lieu où les gens achetaient des animaux. Et l’article relatait très précisément la boucle que je mettais en scène dans le film. Ensuite, je me suis intéressé aux chiffres. Ce qu’il faut savoir, c’est que le commerce canin représente quelque chose d’énorme; c’est le troisième en termes de revenu, après les ventes d’armes et de drogue. Le trafic animalier arrive avant la prostitution. C’est un commerce colossal où nous dénombrons plus de 600’000 ventes de chiens en France.

Mise à part les cascades, avez-vous profité d’une expérience dans un chenil ?



LB : Les deux étaient liés, car celui qui m’entrainait pour les cascades a un chenil avec énormément de chiens à disposition pour le cinéma. Ce sont des chiens parfaitement dressés.



LL : Ce qui était bien d’ailleurs. Louise est allée deux à trois fois par semaine, pendant les trois mois qui ont précédé le tournage, dans ce chenil pour s’entrainer et ensuite, ce sont ces chiens là qu’on a utilisé pour le tournage. C’était plus simple pour nous comme Louise connaissait les chiens.

Malgré ça, le tournage devait être très difficile avec ces chiens et ces chiots ?



LB : C’était une contrainte, on ne va pas le cacher.



Mais vous n’avez connu aucun problème, pas d’accident ?

LB : Non, nous n’avons perdu aucun chien.



LL : C’est vrai que c’était une crainte. Pour le son, on craignait que les chiens aboient et couvrent la voix des comédiens. Mais les chiens étaient très dociles, très dressés. Du côté des chiots, les cris étaient plus faibles. Mais avec cet assemblage, nous avons pu tourner avec le son direct et c’est ensuite, au montage son, que nous avons rajouté des aboiements pour « créer » plus de chiens que ceux que nous faisions aboyer durant le prises.



C’est votre seconde collaboration après La Peur, Pourquoi ?

LL : Parce qu’on s’aime ! (rires)

LB : Plus sérieusement, nous nous sommes rencontrés en 2011. Laurent m’a filmé dans une pièce de théâtre et nous nous sommes revus pour une performance autour de La Féline de Jacques Tourneur qu’on avait donné à Beaubourg, je remplaçais une amie de Laurent qui s’appelait Olivia Rosenthal, une célèbre écrivaine, et ensuite, Laurent m’a proposé la première version de son script pour avoir un avis d’une personne qui était dans le milieu. Très curieuse, je l’ai lu directement et j’ai ajouté que celle qui campait Sandrine aura beaucoup de chance. Et c’est là que Laurent m’a avoué que le personnage était écrit pour moi. J’ai trouvé très délicat de sa part et c’est la première fois qu’on écrit un film pour moi.

LL : C’est tout à fait ça. Au fil de notre rencontre, nous nous sommes rendus compte que nous avions des affinités artistiques. Il y avait un dialogue fertile artistiquement…



LB :…Il y avait ce point commun, aussi, qu’on venait du même milieu social…



LL :…Il y avait des choses qui résonnaient dans notre histoire, dont je me suis servi. Je suis un soldat est un portrait de femme et un portrait de Louise par la même occasion.



C’est un peu le portrait d’une femme « moderne » ?



LL : Oui, exactement !



En parlant du milieu social, le film reflète le milieu dans lequel vous avez vécu ?

LB : On a dû faire des boulots ingrats pour payer nos études et démarrer dans la vie. On a ce sentiment d’illégitimité, de ne pas être de la bonne famille ou de la bonne naissance. Un sentiment de pas venir de la bonne caste.

LL : D’arriver à Paris à 18 ans, avec un rêve de cinéma, on a la sensation que c’est illusoire et en même temps, une absolue certitude que j’y arriverai. J’avais le sentiment que j’allais gravir les échelons petit-à-petit, humblement, et ça m’a pris 20 ans !

LB : On reste dans son périmètre de classe sociale docilement.

Il faut prendre de certains risques pour gravir les échelons ?

LL : On en a pris ! Mais c’est très étrange de voir vos amis suivre le cycle de la vie normalement. Moi, à 35 ans, j’étais serveur dans un restaurant. Parce ce qu’à côté j’écrivais des scénarios et qu’en même temps il y avait cette incertitude de ne pas réussir. Pendant un certain temps, je gagnais peu d’argent et j’ai dû sacrifier des choses, mais avec toujours l’objectif de faire du cinéma. Ce qui m’a donné la force de continuer, c’est cette impression de progresser grâce à mes courts-métrages en gardant en point de mire l’objectif de faire un long-métrage. Mais j’ai commencé à 19 ans et, aujourd’hui, j’en ai 43.

Quels sont vos projets futurs ?



LB : J’ai joué dans un autre film qui se nomme Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse. Un fait divers d’après l’Arche de Zoé, ces gens qui sont partis au Tchad pour kidnapper des petits tchadiens pour une aide à l’adoption en France. Je joue Emilie Lelouche. C’est attendu pour octobre de cette année.

LL : Pour moi, je suis dans l’écriture de mon second long-métrage. Mais je ne sais pas encore dans quoi je vais me lancer. Je suis un soldat a modifié mon approche pour l’écriture de mon prochain film, je suis impatient de voir sous quelle forme je vais me lancer.

Dans le sujet ?

LL : Dans le sujet et dans la forme. Mais je ne sais pas encore, peut-être un film de genre, tout est ouvert.

 

L’entretien prend fin et nous remercions chaleureusement la gentillesse de Louise Bourgoin et Laurent Larivière. On espère les revoir très prochainement.