Entretien : Arnaud Desplechin

À Cannes, nous avons rencontré Arnaud Desplechin.

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Arnaud Desplechin - Image droits réservés - © Les Inrocks

Venu présenter Trois souvenirs de ma jeunesse, Arnaud Desplechin, en compagnie de Julie, nous a accordé un peu de son temps pour évoquer cet excellent film.



Propos recueillis par Sven Papaux

Critique du film ici

AD : Arnaud Desplechin
JP : Julie Peyr

 

Trois Souvenirs de ma jeunesse arrive 20 ans après Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle), pourquoi ?



AD : Nous sommes à la Quinzaine, je regarde ce film et je me dis : ça ressemble à un premier film. C’est bizarre que je m’autorise à faire « un premier film ». En même temps, ça me fait du bien. Peut-être qu’avec l’âge, l’idée de tourner avec des jeunes gens devenait de plus en plus grandissante. Ce que je sais faire se doit d’être applicable avec de jeunes gens. Si je ne suis pas capable de travailler avec la jeunesse, travailler avec de jeunes acteurs qui n’ont jamais été devant la caméra et décrire cette période là, alors je ne suis pas capable de faire ça; de faire mon métier. Peut-être me fallait-il plus de maturité pour pouvoir aider ces jeunes gens à apparaitre pour la première fois à l’écran.

Pourquoi est-il son compliqué de filmer la jeunesse et bien la raconter ?



AD : J’ai des neveux et nièces que j’adore et je suis un très mauvais oncle. Voyez, quand je leur parle, j’ai l’impression de m’entendre parler, je déteste le rapport que je tiens avec eux. Quand je me tais, j’ai l’impression de passer pour un oncle mystérieux et nul. Je trouve qu’il est difficile de garder un contact pudique et égal avec les jeunes gens. Maintenant, à l’approche du casting, je me disais : « est-ce que ces jeunes acteurs vont m’accepter ? » J’ai toujours cet embarras envers la jeunesse. Je ne sais pas comment me placer.

En tant que cinéaste, comment trouve-t-on la bonne distance par rapport à cette jeunesse ?

AD : Je crois que pour moi, ça s’est passé pendant le casting. J’ai commencé le casting en me disant : « Est-ce que je vais trouver des jeunes gens que j’accepte, dont j’accepte les singularités, les faiblesse, les bizarreries… » Peu à peu, dans le processus du travail, je me suis rendu compte qu’il fallait que je trouve des acteurs qui m’acceptent comme je suis, comme cinéaste.

« J’ai commencé le casting en me disant : Est-ce que je vais trouver des jeunes gens que j’accepte, dont j’accepte les singularités, les faiblesses, les bizarreries… »

Où trouvez-vous vos souvenirs d’enfance ?



AD : En les inventant (rires). Je n’ai pas vraiment de souvenirs. Ce sont plutôt des sensations qui me reviennent, qui me rappellent mes bribes de souvenirs.

Après avoir dirigé Benicio Del Toro dans Jimmy P, le tournage était-il différent avec deux acteurs « débutants » ?



AD : Non, pas du tout. Pour moi, il y’a des cinéastes qui dépeignent une position plus documentaire par rapport à ces jeunes gens. Je pense surtout à Larry Clark, un cinéaste que j’admire, qui tourne de cette manière. De mon côté, je n’arrive pas à faire ça. J’ai besoin que chaque acteur accepte ma manière de travailler.

Avez-vous cherché Mathieu Amalric dans Quentin Dolmaire ?

AD : Non, pas du tout. Il fallait qu’il invente un nouveau Paul.

…Mais Quentin Dolmaire avait avoué s’être inspiré de Mathieu Amalric.

AD : Ah bon ? (rire). Cela aurait été très grossier de ma part de lui demander ça.

Quel cinéaste a réussi à bien saisir la jeunesse ?



AD : Truffaut a été très important pour moi. Mais les films sur la jeunesse qui m’ont le plus marqués, ça va peut-être vous étonner, c’était les Amours d’une blonde de Milos Forman. C’est le film que j’ai donné comme exemple à l’équipe. Mais Truffaut est ma boussole. J’y pense du matin au soir.

« Truffaut est ma boussole. J’y pense du matin au soir. »

On dit que vous êtes le « plus français des réalisateurs français ». Cela vous flatte ou vous embête ?



AD : Je n’aime pas trop. Mais en même temps, je l’accepte. (petit silence). Je pense que c’est une méprise mais j’en fais mon miel. Vous voyez, je vous ai donné beaucoup d’exemples de films populaires américains. Je pense que c’est cette culture populaire américaine qui fait de moi un français. D’ailleurs, je trouve que Roubaix fait très « américain ».

La littérature est indissociable de votre cinéma, comment fonctionne le texte et l’image pour vous ?



AD : Parfois je donne des bouts de « roman », des bouts de narration. Après, nous l’adaptons en scène. Sur ce film, nous avons décidé de garder la narration. Et avec un texte littéraire, ça me permet d’être sur le tournage à la manière du cinéma muet. C’est-à-dire que j’ai l’intrigue qui est racontée, j’ai un texte en ma possession. Je pars sur le tournage en ne sachant pas ce que je vais tourner. Je m’accroche à la voix off (sentiments, scènes) et de ce fait, j’ai l’impression d’avoir la liberté d’un cinéaste du cinéma muet qui a un texte et peut inventer ses scènes. La littérature vous donne cette liberté là.

« J’ai l’impression d’avoir la liberté d’un cinéaste du cinéma muet qui a un texte et peut inventer ses scènes. La littérature vous donne cette liberté là. »

C’est de l’improvisation fondamentale ?



AD : Avec l’âge oui. Julie le disait…

JP :…Oui, en séance de travail, il improvise très souvent.

AD : Je fais le clown devant Mathieu (Amalric) et aussi devant Julie. (rire)

La bourrasque de feuilles de papier dans laquelle avance Paul Dédalus à la fin du film, c’est les pages blanches d’un film qui reste encore à écrire ?

AD : Sûrement. C’est drôle parce que cette bourrasque…(il réfléchit), quand même des fois je ne suis pas mauvais. (rire général). Quand Paul va voir Esther, la première fois, il est assis sur un banc tout au fond de la cour. Esther est assise un peu plus loin et Paul traverse pour aller lui parler. Il y a un vent qui balaie les feuilles de la cour. Nous retrouvons ces feuilles à la fin, mais cette fois elles sont devenues les feuilles d’un livre. Je trouve cette rime, entre les feuilles des arbres et les feuilles d’un livre, très sensuelle.

L’entretien prend fin et nous remercions Arnaud Desplechin et Julie Peyr d’avoir pris un moment pour nous évoquer Trois souvenirs de ma jeunesse.